Les communs dans le mouvement altermondialiste

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Informations sur le média

Métadonnées
Auteur(s) MASSIAH Gustave
Producteur(s) Remix The Commons
Date de publication 2017/01/02
Durée 00:32:20
Langue du contenu FR
Fait partie de Commons Space
Média Vidéo
URL de diffusion https://www.youtube.com/watch?v=knb-MpX0XyM
Service de diffusion youtube
Identifiant de diffusion Knb-MpX0XyM
Pays France
Contexte de production Commons Space (FSM 2016, Montréal)
Participant(s) SULTAN Frédéric
Contributeur(s) DAVID Béatrice, SAURET Nicolas, LESSARD-BÉRUBÉ Stéphanie
Type de licence
« CC-BY-SA » n’est pas dans la liste (tous-droits, by, by-sa, by-nc-sa, by-nc-nd, by-nd, inconnu, autre) des valeurs autorisées pour la propriété « Type de licence ».


Ressource(s) objet de commun : Forum Social mondial 
Enjeu(x) : Politisation des communs Post-capitalime 
Action(s) : Altermondialisme Transition Alternatives anti-système Convergence des alternatives 
Résultat(s) attendu(s) : Démocratie 


00:54 Frédéric : Gus, tu es un de fondateurs du FSM, très actif dans les mouvements sociaux depuis plusieurs années. Quels sont les progrès effectués dans le programme du FSM ?

1:12 L’Histoire se fait en partant d’aujourd’hui, en regardant vers l’avenir et en essayant de tirer les leçons du passé. Donc ce que je retire du FS aujourd’hui, c’est d’abord que nous sommes dans une période où il faut le réinventer. Il faut le réinventer parce que la situation mondiale est en rupture fondamentalement. Et donc, c’est là-dessus qu’il faut s’interroger sur ce que nous avons connu dans le passé.

Et ça m’amène beaucoup à resituer les FSMs dans l’altermondialisme, dans le mouvement altermondialiste. Car le mouvement altermondialiste c’est un mouvement historique, qui prolonge et renouvelle le mouvement ouvrier, le mouvement paysan, les mouvements d’émancipation, le mouvement des femmes, et effectivement, il commence comme une réponse au néolibéralisme, donc avec le début du néolibéralisme, dès le début du néolibéralisme. A la fin des années 70, on voit se produire toute une série de luttes, de réponses, et elles commencent dans le sud, parce que l’offensive du néolibéralisme commence dans le sud, dans la remise en cause de la décolonisation. Et donc les premières étapes du mouvement altermondialiste, c’est les luttes contre la dette, les luttes contre l’ajustement structurel. Et c’est très pertinent parce que l’ajustement structurel, c’est le projet du néolibéralisme, c’est-à-dire, c’est ajuster chaque société au marché mondial, et au marché mondial des capitaux.

C’est comme ça que commence le mouvement altermondialiste, et il apporte quand même déjà quelque chose, c’est le refus des peuples de rentrer dans cette nouvelle phase. Et effectivement, c’est quelque chose qui se développe et il y a une jonction qui se fait après 89. En 89, il y a effectivement quelque chose qui est considérable, on acte le fait que le socialisme d’état n’est pas le projet d’émancipation. Et donc il y a un élargissement de l’ajustement structurel à l’ensemble des sociétés, y compris les sociétés du nord, à travers les plans d’austérité.

Et l’altermondialisme y répond par un très grand nombre de mobilisations, une des premières est la mobilisation de 1989 à Paris autour du thème "Ça suffat comme çi", c’est-à-dire dette, colonie, apartheid, ça suffat comme çi. Et donc à Paris, à ce moment-là, certaines des formes du FSM commencent à être mis en œuvre, puisqu’il y a en même temps, en parallèle en quelque sorte, un sommet, le premier sommet des 7 peuples parmi les plus pauvres pour répondre au sommet des 7 riches et en même temps une grande manifestation de convergence du mouvement syndical, du mouvement paysan et du mouvement de solidarité internationale, etc.

4:30 Et donc, l’altermondialisme, c’est cette jonction entre les luttes des sud et les luttes des pays du nord. C’est déjà un élément très important. A partir de 2000, une deuxième étape de l’altermondialisme commence, et les mouvements altermondialistes s’orientent sur la contestation du système international : pourquoi, parce que le néolibéralisme, a besoin de se doter d’institutions internationales. Et donc, il va essayer de compléter, d’abord il mène une offensive extrêmement violente contre les Nations-Unis, pour imposer les institutions de Bretton Woods, c’est-à-dire le FMI et la Banque Mondiale. Et il décide de donner la puissance à l’institution dont il a le plus besoin, l’OMC. Et donc, les luttes du mouvement altermondialiste vont se faire contre l’OMC et contre le FMI et la Banque Mondiale, donc toute une série de grandes manifestations qu’on appelle l’anti-mondialisation à ce moment-là et qui contestent le nouvel ordre mondial. Et qui réussissent d’abord à le remettre en question, et à développer l’idée qui est que le droit international ne doit pas être subordonné au droit des affaires. C’est quelque chose qui est encore présent parce que l’offensive continue, du capital financier, de la financiarisation, de soumettre le droit international au droit des affaires.

Et donc, ils n’ont pas réussi encore, ils ont marqués des points, ils ont aussi connu des échecs, et l’échec qu’ils ont connu, c’est Seattle, en 1999, et donc à partir de là, effectivement, on passe à la phase FSM.

Mais dans la phase précédente, après 89, le mouvement altermondialiste génère une autre idée. Parce qu’après 89, le capital financier a gagné géopolitiquement, avec l’effondrement de l’Union Soviétique, et donc, il impose son idéologie. Son idéologie, elle porte autour de 3 propositions : c’est le livre de Fukuyama : la fin de l’Histoire, on ne dépassera pas le capitalisme, même si on peut l’améliorer, voilà. La deuxième idée c’est Huntington : la guerre de civilisations, le choc de civilisations, qui consiste à dire en réalité, que la question sociale n’est pas la question déterminante. Et la troisième, c’est Madame Thatcher : There is no alternative.

Et le FSM se construit contre cette idéologie, en disant, mais non, il y a des alternatives, un autre monde est possible. Et donc, il amène cette proposition. Ça c’est un peu la première proposition que ce qu’amène le mouvement altermondialiste, et dont le Forum est en quelque sorte l’expression.

7:36 Alors, dans ces quinze ans de forum, que nous avons connu, il y a une période extrêmement fructueuse, et qu’est-ce que les forums amènent ? On peut dire que d’abord, les forums ...

9:51 Alors les quinze années du FMS, qu’est-ce qu’on peut en retirer de ce qu’on peut considérer d’une part comme des avancées et d’autre part des limites. De ce qu’on peut retirer parmi les avancées, c’est que le forum est construit avec l’idée que la financiarisation, le capital financier a quand même un peu maîtrisé l’espace institutionnel international. Il n’a pas réussi à faire de l’OMC, le centre de cet espace international, bien qu’il continu d’essayer de faire, notamment à travers les traités de libre échange, etc. Mais par contre, il a réussi, et il a mis en place, il s’est replié sur le Forum économique mondial de Davos, et donc le FSM est une réponse au FSM de Davos. Et donc au début, ces 7-8 premières années du Forum, il y a une contestation du Forum de Davos, qui marque des points au niveau de ce qui est le plus important du point de vue de cette phase des FSM dans le mouvement altermondialiste, c’est la montée en puissance des mouvements sociaux. Et les mouvements sociaux, on ne se rend pas compte, mais c’est quelque chose qui prend une nouvelle forme, parce qu’en fait, ça renouvelle déjà le politique.

Parce que les mouvements sociaux sont des mouvements politiques, donc on sort de l’ancienne formule qui était les mouvements sociaux, c’est un peu la formule que j’appelle de football : les mouvements sociaux mobilisent mobilisent mobilisent, ils dribblent, ils passent la balle au parti politique, qui marque, et qui prend le pouvoir, et qui change la société. Mais cette équation ne marche pas.

Mais les mouvements sociaux, justement compensent l’échec de ces nouvelles formes de politiques, en faisant quoi, en devenant politiques. Effectivement, le mouvement des femmes est politique, le mouvement écologiste est politique, le mouvement paysan est politique. Et ça c’est déjà un apport considérable de la montée en puissance de sa maturation de ces nouveaux acteurs que sont les mouvements sociaux qui sont des mouvements politiques.

12:20 Et effectivement les mouvements sociaux portent une alternative, déjà, mais dans un premier temps, cette alternative c’est un autre monde est possible, c’est-à-dire, on n’est pas obligé de passer par les plans d’ajustement structurel, les programmes d’austérité. Il y a d’autres politiques possibles, c’est un peu ça. Et dans les FSM, se met en place une proposition qui est une proposition d’urgence qui est : qu’est-ce qu’on peut faire ?

Qu’est-ce qu’on peut faire ? On peut faire des choses. Premièrement, on peut mettre une taxe sur les transactions financières. Deuxièmement, on peut supprimer des paradis fiscaux et judiciaires. Troisièmement, on peut mettre en avant la question de la redistribution. Quatrièmement...

Et donc effectivement, toute une série de propositions, qui forment un programme. Et d’une certaine manière, et c’est peut-être un éloge du vice à la vertu, mais ce programme est accepté comme seul programme possible après la crise de 2008.

Parce que par exemple, après la crise de 2008, et bien les UNs mettent en place une commission, dont ils confient la présidence à Stiglitz et à Amartya Sen, qui définit une formule alternative dans le capitalisme au capital financier, qui est ce qu’on appelle le Green New Deal, le New Deal Vert, qui est une formule un peu néo-keynésienne, et dans laquelle, ils reprennent ces propositions. Et d’ailleurs, on voit que des gens comme Stiglitz, Krugman, Piketti aujourd’hui reprennent ces propositions en disant : le capitalisme financier n’est pas fatal.

Ça, c’est la première chose qu’amène le Forum Social Mondial. Mais après 2008, là il y a une nouvelle période. Après 2008, le FSM justement se rend compte, enfin les mouvements sociaux qui sont dans le FSM, se rendent compte qu’il ne suffit pas de faire une proposition comme ça.

D’abord, elle n’a pas de chance d’être mise en œuvre, par ce que cette intelligencia n’a pas le pouvoir et les autres ne sont pas prêt à abandonner leurs privilèges, et même ils sont dans une démarche de démesure, plus de puissance, plus de pouvoir.

14:45 Et donc, au FSM de Bellem en 2009, il y a une très grande avancée. On ne peut pas se permettre uniquement d’être en résistance. Il faut faire une proposition d’alternative. C’est la pensée stratégique, lier l’urgence à l’alternative. Dans cette pensée stratégique est défini un projet, un programme en quelque sorte. Et ce programme est celui qui petit à petit s’affine. Ce programme c’est l’idée de la transition sociale écologique et démocratique. Chaque mot compte.

Pourquoi transition : parce que c’est une rupture avec l’ancienne idée de la transformation sociale et de la révolution. L’ancienne idée, c’est ce que je disais tout à l’heure : on crée un parti qui contrôle l’état qui change la société. Ça n’a pas marché. On a bien vu, et effectivement pour plusieurs raisons. Et donc de ce point de vue, l’idée de la transition, le changement commence dès aujourd’hui. On n’attend pas le grand soir pour pouvoir prendre le pouvoir. Il faut commencer à changer la société dès aujourd’hui. Et donc la référence, c’est un peu ce qui s’est passé dans la construction même du capitalisme, c’est un nouveau mode de production qui a commencé à fonctionner sous le féodalisme. Et les nouveaux rapports sociaux ont commencé dans les foires, un peu partout, sous le capitalisme. Et donc, la question qu’on se pose, c’est quels sont les nouveaux rapports sociaux qui sont en train de pousser dans le capitalisme. Et qui préfigurent d’une certaine manière, bien-sûr ils seront transformés etc., d’un changement par rapport à la société et aux modes de production actuels. Ça c’est la première idée, c’est la transition. Et qui est d’une certaine manière, la théorisation de ce qu’il se passe, c’est à dire de tous les mouvements alternatifs, alternatiba, toute une série d’autres mouvements, où chacun essaie de faire là où il est, les Amaps, tout, l’ensemble extraordinaire, qu’on appelle expérimentations, mais qui ne sont pas des expérimentations, qui sont des réponses immédiates.

16:51 Le deuxième élément, c’est écologique, sociale et démocratique. Parce qu’effectivement on voit bien que ce sont les trois grandes contradictions qui sont liées. Et Belem est le moment très important parce que, ce que disent.... Il y a un groupe de mouvements sociaux à Belem, qui est le mouvement paysan, (la Via Campesina), le mouvement des femmes, le mouvement écologiste, et le nouveaux, ce qui était depuis avant mais qui prend une grande importance parce qu’on est en Amazonie, parce le mouvement des peuples indigènes. Et qui disent : "mais vous dites qu’il faut changer les rapports entre espèces humaines et la nature, mais ça, ça dépasse même la question du néolibéralisme et du capitalisme". C’est vraiment la question de la civilisation occidentale qui est ré-interpellée. Et là, il y a vraiment un élément nouveau, et comment cette réflexion... qu’est-ce que c’est que la liaison entre l’écologique, le social et le démocratique ? Et là, apparait des nouveaux concepts, des nouvelles notions qui commencent à nourrir et à faire mûrir cette idée, parmi lesquelles, les communs, qui est le premier qui apparait comme un concept de transformation, le buen vivir, la prospérité sans croissance, qui a un avantage énorme, c’est que il démontre que, par rapport à ce qui était universel de la civilisation occidentale, il faut un nouvel universel, qui est co-construit avec l’ensemble des civilisations, et donc le Buen Vivir est effectivement un concept qui est amené par d’autres cultures. Et donc ensuite, la question de la gratuité justement par rapport au marché, la gratuité qui porte sur la question du prix et pas sur la question des coûts, c’est quand même une réflexion très approfondi sur... et qui nourrit la nécessité de réviser la question des services publics et de re-réflechir sur la question des services publics, et toute une série d’autres propositions, notamment sur démocratiser la démocratie, .. 19:00

Mais c’est intéressant de voir qu’il y a d’une certaine manière toute une série de notion de nouveaux concepts qui émergent et qui construisent ce qui va porter les prolongements de ce programme.

Donc voilà, c’est un élément très important.

19:20 Et en même temps, dans les FSM, commence à se construire une nouvelle culture politique. Culture politique de l’horizontalité, très important, culture politique de la diversité, ça, la diversité, c’est une avancée théorique, c’est une avancée théorique portée par le mouvement des femmes. Parce que finalement, le mouvement des femmes dit : "nous n’allons pas subordonner la lutte contre l’oppression à d’autres luttes. Donc nous ne sommes pas une contradiction secondaire. Il n’y pas de contradiction principale et contradictions secondaires. Nous n’allons pas nous aligner." Et évidemment, ça veut dire : tous les mouvements disent ça. Les mouvements des peuples indigènes, tous les mouvements disent ça, les mouvements paysans disent ça, etc.

Alors évidemment, ça libère, et le FSM est un espace de libération, mais, ça rend les choses compliquées aussi. Parce qu’en situation, on sait bien qu’il y a des priorités aussi. Mais comment finalement construire des priorités, sans abandonner la question de la diversité et de la liberté.

Et donc effectivement, on voit quand même se construire toute une culture politique, qui est renouvelée par les mouvements de 2011, par les mouvements d’occupation des places. Qui est renouvelée, qui est prolongée par... Parce qu’effectivement, dans le mouvement des places, dans le mouvement d’occupation des places, il y a d’abord la mise en avant de la liberté de l’espace commun qui est quand même quelque chose de très très important, et puis il y a aussi autre chose qui est, c’est un nouveau rapport entre l’individuel et le collectif dans les rapports d’engagements.

Ça c’est quelque chose qui avait mûrit depuis les grands mouvements de la période 65-72, qu’on appelle 68, 1968, et dans lequel l’individuel monte par rapport au collectif, ce qui fait que certains ont considéré d’ailleurs que 1968, c’était la naissance du néolibéralisme et de l’individualisme, mais c’était pas vrai, effectivement, il y a eu ça, il y a eu les nouveaux philosophes, il y a eu tout ça. Mais il y a eu aussi, notamment, l’avancée des nouvelles formes d’engagements, des nouvelles radicalités, et par exemple, là on retrouve aussi une partie de toute cette transition, ce mouvement, y compris des communs ... quelque chose d’important, on retrouve dans cette situation, cette idée que, finalement, il y a.... Le collectif n’est pas l’abandon de l’individuel. Et c’est quelque chose qui se développe beaucoup, notamment dans tout l’espace de la nouvelle révolution, qui est la révolution du numérique.

22:18 Parce qu’effectivement, là, on voit apparaître des groupes qui sont à la fois individuels et collectifs, et comme par exemple, les collectifs des logiciels libres, Qui sont des individualités, pas de l’individualisme, des individualités, mis qui ne veulent pas abandonner leur individualité, mais qui en même temps construisent du collectif, notamment par rapport à des propositions plus globales. Et notamment, ça change y compris des formes de radicalités. La nouvelle forme de radicalité qui est mise en avant, c’est celle des lanceurs d’alerte. Voilà. C’est-à-dire Snowden, ou Assange. C’est-à-dire, nous sommes individuellement, je m’engage, et c’est par mon engagement individuel que je construis du collectif. Et je n’attends pas que le collectif, un parti, un leader, etc., m’explique exactement, comme un pion, où est ce que je dois avancer et qu’est-ce que je dois faire.

23:21 Frédéric : Ça notamment ça renvoi aussi à l’idée à la relation au politique, puisqu’une de nos problématiques de la relation au politique, c’est le fait que des militants des mouvements sociaux, lorsqu’ils accèdent au pouvoir, ont vécu cette coupure avec le mouvement social, et il me semble que aujourd’hui ce qui se repose, c’est comment, en tant que mouvement social, on peut prendre soin de ces personnes-là, de manière à ce qu’ils restent attachés aux mouvements sociaux. Si on pense à l’expérience de Barcelone... si on pense à d’autres expériences, où la question de la relation au pouvoir est certainement posée. '

24:10 Oui, c’est un des chantiers les plus difficiles qui commence, c’est celui des formes d’organisation. Par ce qu’effectivement dans la période précédente, on a rejeté, on a remis en cause l’idée de la forme parti. Mais en réalité, on n’a pas remis en cause l’idée du parti. On a remis en cause l’idée du parti d’avant-garde. Et donc effectivement, ça, il y a une remise en cause très profonde. Mais reste la question nécessaire des formes d’organisation, et notamment des formes d’organisation du politique. Mais il y a eu déjà un renouvellement à travers ce que je disais. C’est-à-dire que les mouvements sociaux se sont emparés du politique, et ont refusé de le confier uniquement à quelqu’un d’autre. Ça c’est un élément nouveau important, et effectivement, ce qui se passe actuellement, c’est la suite des mouvements des occupations. (25:05) D’abord, toute avancée dans un mouvement de résistance, se traduit ensuite par un recul, enfin par un retour à l’ordre d’une certaine manière, par exemple en France, en 1969, on a eu la chambre parlementaire la plus à droite qu’on ait jamais eu, donc tout mouvement produit un recul, et donc aujourd’hui je pense que nous sommes dans ce recul justement, par rapport à la grande poussée de 2011, il y a eu une reprise en main par les pouvoirs constituants, et qui résulte et qui démontre la subordination des états au capital financier et au néolibéralisme, c’est un peu ça que l’on vérifie, mais effectivement, il y a quand même la nécessité de re-réfléchir sur des formes d’organisation politique et qui amène à la fois la transformation de ce qu’était une partie des organisations politiques et la mise en avant de nouvelles formes de politiques. L’idée par exemple de l’horizontalité, l’idée de la remise en cause de la délégation, bon il y a toute une série d’idées nouvelles, qui sont en train de réorganiser le politique. Et c’est ce qu’on voit par exemple.

26:32 Chacun de ces mouvements en général connait un moment difficile, c’est le moment d’atterrissage, bon on occupe une place, mais à un moment, on va quitter la place, et donc quand on va quitter la place, on va avoir l’impression que ça retombe, mais en réalité ça ne retombe pas, ça poursuit d’une façon différente souterrainement, et ça ressort. En Espagne, on a un peu, et on a aussi en Inde avec le Parti des gens ordinaires, on a cette démonstration, c’est-à-dire que les indignés, à un moment donné arrête l’occupation des places, on a l’impression qu’ils disparaissent, et ressortent avec, pas seulement Podemos justement, c’est une erreur de penser que oui enfin on a retrouvé la bonne voie, on a reconstruit un nouveau parti, non. L’intérêt de Podemos, c’est que Podemos n’est pas un parti, c’est une alliance. C’est une alliance avec d’autres partis et avec d’autres mouvements. Par exemple, si on prend Barcelone, et bien la Mairie de Barcelone, c’est la plateforme désaffectée par les hypothèques, et d’autres mouvements, donc c’est une coalition de mouvements, donc effectivement on voit bien que là il y a une réflexion et une expérimentation sur des nouvelles formes du politique.

27:48 Je dois quand même rajouter quelque chose, c’est que nous sommes dans une période qui apparait quand même désespérante. La montée des idéologies, sécuritaires, fascistes, la chasse aux étrangers, on a l’impression bon... Mais il ne faut pas oublier que ces périodes, elles existent, elles sont très importantes, et très graves, et ça devient le front de lutte de l’urgence, immédiat. Mais ces périodes, ce n’est pas une fatalité, c’est sûr qu’il y a un raidissement, et ce qui est quand même très très dur, c’est de voir que ces idéologies ont trouvé des mouvements sociaux qui se revendiquent de ces idéologies, comme on peut voir au Brésil, comme on peut voir en Europe, avec des mouvements issus du fascisme, pas fascisme, mais issus du fascisme, et donc effectivement, on se retrouve... Mais de mon point de vue, il faut voir que cette réaction, extrêmement violente, est en fait une réponse à quelque chose qui est en cours. C’est la fameuse phrase de Gramsci: "le monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaitre, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres." Donc il faut lutter contre les monstres. Mais qu’est ce qui explique ces monstres ? C’est la peur du nouveau monde. Et donc le nouveau monde, il est en cours. Ce nouveau monde, c’est la révolution des droits des femmes, c’est la révolution du droit des peuples, c’est la révolution numérique, c’est la révolution écologique, comme révolution philosophique. Ces révolutions sont inachevées, mais elles interpellent l’ensemble de la société, et elles sont, elles créent des paniques pour les mouvements dirigeants, et notamment pour les partis des couches sociales. Par exemple, on peut dire que Donald Trump, il représente quand même la panique de ceux qui aux US, se rendent compte que si on additionne les noirs, les latinos, les indiens et les femmes, l’Amérique ne sera plus jamais celle qu’ils auraient pu rêver.

30:00 Alors évidemment, ce n’est pas une vision optimiste parce que ça peut se traduire par des.., dans les années 30, on a vu la montée du fascisme, etc. On voit bien que ce n’est pas un long fleuve tranquille, mais ça veut dire qu’il faut quand même prendre la mesure qu’il y a un nouveau monde qui pousse.

30:22 Frédéric : Alors, pour finir, au fond, les communs sont une des grandes questions qui vient structurer les luttes aujourd’hui. Quelle recommandation tu aurais à faire à ce mouvement en émergence qui n’est pas aussi constitué ou aussi structuré que peuvent l’être les féministes ou les écologistes par exemple. De la vision que tu en as, quelle recommandation tu ferais à ce mouvement d’émergence ?

30:57 Ce n’est pas une recommandation, c’est un espoir. Que les communs continuent à inventer, et à irriguer et qu’ils ne privilégient pas la verticalité par rapport à l’horizontalité, ça c’est un peu ce qui me parait... donc. Ils multiplient les expériences, et qu’ils proposent que ce soit publiquement que l’on mette en commun l’ensemble de ces expériences alternatives. Parce que les communs renouvellent d’une certaine manière, ou offre des pistes dans plusieurs domaines. Ils offrent des pistes dans le domaine de la pensée d’abord. Parce que les communs, c’est une manière de redéfinir de re-réfléchir la question de la propriété, sur laquelle on était arrivé réellement à un point d’affrontement entre une propriété privée qui était de plus en plus nationale, et une propriété publique qui était de plus en plus étatique. Et donc effectivement, on était arrivé à une impasse. Et donc les communs, d’une certaine manière, c’est de reconstruire, et de re-réfléchir à cette question centrale, qui est la question de la propriété. De l’autre côté, c’est aussi une manière de réfléchir sur la question de l’espace commun. Et de réinventer effectivement la nécessité de la régulation publique, donc du public. Donc le commun permet de re-réflechir sur le public.

Et puis troisièmement, le commun apporte aussi quelque chose d’important qui est en cours, qui est comment construire du commun qui ne soit pas prédéterminé. Ça c’est peut-être Internet, le numérique qui nous apprend ça. Parce que par exemple dans le numérique on dit, on va former une communauté? Cette communauté, ce sont ceux qui sont d’accord pour travailler sur quelque chose. Donc ce n’est pas ceux qui avaient la même origine, qui avaient la même religion, donc à mon avis, les communs peut porter quelque chose qui est très important, c’est l’idée des identités multiples. C’est l’idée que chaque personne, chaque groupe a plusieurs identités. Et que le tout ce n’est pas de réduire toutes les identités à une seule, identité nationale, identité religieuse, mais au contraire, de construire du commun en partant de plusieurs identités...

Voilà beaucoup de choses que le commun peut apporter, et donc il faut qu’il le fasse à mon avis, que le mouvement des communs, c’est pas les communs, le mouvement des communs, d’une part renouvelle la pensée en se saisissant de ces questions qui sont finalement non-résolues, mais qui sont bien posées, d’un côté, et puis surtout en innervant l’ensemble de nouvelles initiatives, et en réfléchissant sur ce que ces nouvelles initiatives amènent sur la reconstruction du politique.


FR
Entrevue réalisée à l'occasion du 12ème Forum Social Mondial tenu à Montréal du 9 au 14 août 2016. Pour la première fois dans l'histoire du FSM un Espace des Communs offrait différents ateliers et activités culturelles avec la participation de « commoners » théoriciens et praticiens de nombreux pays.
ES
Entrevista realizada en ocasion del 12mo Foro social Mundial realizado en Montreal del 9 al 14 de agosto de 2016. Por primera vez en la historia del FSM un Espacio de los Comunes ofrecia varios talleres y actividades culturales con la participacion de « commoners » teoricos y activistas de numerosos paises.
EN
Interview taped at the 12 th World Social Forum in Montreal August 9th to 14th 2016. For the first time in the history of WSF a Commons Space held various workshops and cultural activities with the participation of commoners, both theoreticians and practitioners, from numerous countries.