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Dernière version du 13 juin 2024 à 10:48

Dans la collection : Perspective sur les communs depuis l'Argentine

Entretien avec Flavia Núñez, membre de l'Assemblée en défense du Territoire de Puerto Madryn, province de Chubut, Argentine.


Métadonnées

Auteur(s) Camille Laurent, Flavia Núñez
Date de création 23/03/2020
Date de publication 24/05/2020
Langue du contenu FR, ES
Pays Argentina
Fait partie de Perspective sur les communs depuis l'Argentine
Média Article
Producteur(s) remix the commons
Participant(s) Flavia Núñez


Flavia Núñez, membre de l'Assemblée en défense du Territoire de Puerto Madryn, province de Chubut, Argentine.

C. Pour commencer, pourrais-tu me raconter ce qui fait votre lutte à Puerto Madryn et comment s’est organisée votre Assemblée en défense du territoire?
F. La lutte à Puerto Madryn a commencé quand dans le centre-nord du Plateau de Chubut, une zone plus isolée de l’intérieur de la province, sont venu s’installer des compagnies minières canadiennes pour exploiter le gisement de cuivre, d’argent et de plomb qu’il appelle le projet Navidad [Noël]. C’était l’un des plus grands projets de ce type à ce moment-là. Nous avons commencé à nous organiser en 2005-2006. C’est à ce moment que nous avons commencé des assemblées dans la province de Chubut, elles se sont ajoutées à l’Assemblée des Voisins Auto-organisés de Esquel, qui existait depuis 2002, et luttait contre l’installation de la mine d’Or El Desquite de la compagnie Meridian Gold. A Puerto Madryn, s’est organisé un forum. Il y a eu des forums socio-environnementaux de la Patagonie, ici à Puerto Madryn, dans la ville de Trelew et à Comodoro Rivadavia. Notre forum a muté petit à petit et il s’est transformé en un mouvement assembléiste, il y a maintenant 3 ans environs. Aujourd’hui nous nous appelons, Assemblée en Défense du Territoire [1]. Cela a à voir avec une transformation qui a eu lieu au niveau régional dans différents groupements socio-environnementaux au moment où s’est formée l’Union d’Assemblées des Communautés de Chubut (la UACCH). Toutes les assemblées et toutes les associations socio-environnementales de Chubut nous nous sommes réunies en une organisation qui est la UACCH. A la lumière de cette nouvelle forme organisationnelle territoriale, nous avons choisi nous aussi de prendre ce nom d’assemblée à Puerto Madryn. Et, pour le contexte, la UACCH est membre de la UAP, l’Union d’Assemblées de a Patagonie, qui est elle-même membre de la UAC, l’Union d’Assemblées des Communautés [2] de l’ensemble du territoire national en lutte et en défense du territoire en différents aspects : en lutte contre les produits toxiques agricoles, contre le fracking, contre la déforestation, contre les barrages et dans notre cas, dans toute la région de la Patagonie et à Mendoza, contre les méga-entreprises minières.

A partir de notre formation comme Assemblée en défense du territoire, nous avons commencé à mettre en place une série d’actions ayant pour objectif de visibliser l’intention d’exploiter les mines à Chubut et, à la fois à unir nos efforts et nos décisions au niveau de la UACCH. Dans ce contexte, une des actions réalisée récemment a été un document de dénonciation élaboré par notre avocate Silvia de Santos [3]. C’est une demande de mesure provisoire et de dénonciation devant la Cours Interaméricaine des Droits de l’Homme qui a été présenté à la Cours le 4 mars passé (2020) et qui hier (le 22 mars 2020) pour la journée mondiale de l’Eau a été présentée de manière publique, sur la page web du Non à la Mine d’Esquel [4]. [l’examen de la demande a, en Mai 2020, été refusé par la Cours Internationale] Ce document fait plus de 300 pages et est une investigation en profondeur sur tous les abus qui ont eu lieu dans la région de la Patagonie, et aussi dans certaines localités de Mendoza, du fait de l’exploitation minière, le fracking et les barrages. Ce que prétend, à grand traits, ce recours auprès du Tribunal International, c’est de prendre soin des bassins des fleuves de la Patagonie en les considérant comme des bassins unis géographiquement et ne respectant pas les frontières juridictionnelles. La contamination, les abus, les préjudices qui touchent l’un des bassins, finissent nécessairement par contaminer les autres. C’est ce que nous avons décrit dans la dénonciation. La demande qui est la nôtre est que l’eau soit considérée comme un bien communal, un bien commun, comme un droit humain et aussi comme un concept venant des peuples originaires. L’idée est de commencer à récupérer les formes de dénomination et d’attention qu’avait et que continue à avoir les peuples originaires pour défendre l’eau, qu’il appelle ko. L’eau pour les peuples originaires de la Patagonie est ko.

C’est un document très intéressant, dans lequel, de plus, sont mis en évidence toutes les dénonciations de persécution aux personnes et groupements du territoire depuis que les entreprises minières essayent de s’installer à Chubut. En revenant en arrière et pour faire le lien avec la date d’aujourd’hui, le 23 mars 2013, dans la ville d’Esquel, a eu lieu la consultation populaire, aussi appelée plébiscite, lors de laquelle la majorité de la population a voté NON à l’exploitation minière à grande échelle. A ce moment, toutes les villes de la cordillère se sont mobilisées et ont réussies à ce que soit réalisé ce plébiscite, qui fête aujourd’hui ses 17 ans et qui a donné un nouvel élan à la lutte socio-environnementale qui était historiquement présente dans la province de Chubut. A partir du plébiscite de 2003, est promulguée dans la province de Chubut, la loi 5001 (aujourd’hui XVII N° 68) qui interdit actuellement l’exploitation minière à ciel ouvert avec utilisation de cyanure. Mais c’est une loi qui a deux articles. Le premier article interdit, le second établi des exceptions à la loi, et notamment la possibilité d’exploiter des zones éloignées dans la Cordillère, la Meseta et dans le centre de notre province. Pour cette raison, malgré l’existence de la loi, nous continuons à lutter et à renforcer notre défense du territoire contre ces zones de sacrifices. Il y a en effet des centaines de projets d’exploitation minière dans la province. Dans toute la Meseta, il y a des projets d’extraction d’argent, de plomb et d’autres minéraux. Il y a aussi, et c’est un dossier qui nous préoccupe, des projets d’exploitation d’Uranium, qui se ferait sur la berge de la rivière Chubut, la rivière qui alimente plus de 250 mille personnes, habitants de la côte et de la vallée. C’est la rivière qui alimente la majeure partie de la population de la province. D’autre part, quand je te disais que Chubut avait une histoire de lutte socio-environnementale avant le NON à la Mine d’Esquel, c’est parce que dans notre province, dans les années 80’S, à partir de 1986 exactement, la lutte la plus importante qui a eu lieu à Chubut a été la lutte contre l’installation d’une décharge nucléaire [5]. Justement là où est aujourd’hui prévu le projet Navidad, sur le territoire de la ville de Gastre. A ce moment-là, il y a eu des mobilisations de la Cordillère, jusqu’au centre de Chubut, pour éviter l’installation du dépotoir. Cette lutte aussi a eu pour conséquence la mise en place d’une législation favorable à l’environnement : l’article 41 de la constitution nationale, qui est l’article qui nous protège au niveau environnemental. Cela met en évidence l’importance de l’organisation. La défense du territoire, dans n’importe quel lieu du monde, et dans notre cas particulièrement, a eu des effets positifs pour tous les habitants et les écosystèmes de la région. Et de fait, ces luttes font aussi partie de l’identité de notre région. Elles impliquent la construction de nouvelles démarcations territoriales. La province n’est pas seulement divisée en départements comme le disent les cartes de géographie, elle est aussi unie par les luttes socio-environnementales que nous menons et qui n’ont pas de frontières. Ce qui traverse ces luttes, justement, c’est le « cuidado », le soin et l’attention portée à notre forêt, nos bassins d’eau, par les communautés ancestrales.

A partir de 2005, nous avons commencé à former le Forum. En parallèle il y avait, au niveau régional, une forme d’organisation qui s’appelait la coordination de la Patagonie. Il s’agissait de groupements nés dans différentes localités de la Patagonie, de Chubut, de Rio Negro et de Neuquèn, qui se réunissaient pour réfléchir aux différentes problématiques qu’il y avait dans chaque lieu, et comment les affronter. Depuis l’organisation et la recherche, c’est à cette époque que nous avons commencé à parler de biens communs. Nous avons commencé à transformer le terme de ressources naturelles en biens communs. Aujourd’hui, nous avons étendu cette idée de biens communs pour parler de biens communautaires. Parce que le concept de biens communs dans une perspective légale et juridique, parfois, perd de la force. C’est pourquoi nous parlons aussi de biens communautaires. Notre lutte actuelle, en plus d’avoir pour objectif de freiner le projet d’exploitation de Navidad et tous les autres, vise à améliorer la législation qui préserve toute la province de Chubut de l’exploitation minière. Pour cette raison, nous proposons un projet de loi d’initiative populaire [6], plus connu par tous les habitants de Chubut, comme la IP, pour « initiative populaire », qui est une forme d’action que nous permets la constitution provinciale : si un groupement de citoyens de la province de Chubut réussi à réunir les signatures de plus de 3% du patron électoral, il peut élaborer et présenter un projet de loi. En 2012, depuis les assemblées de Chubut nous avons élaboré un projet de loi qui interdit l’exploitation minière sous toutes ses formes sur le territoire de la Province. C’est-à-dire, un projet qui étend, la loi 5001. Ce projet de loi à réussit à réunir 13007 signatures, c’est-à-dire plus que les 11 000 que nous devions réunir. Le projet a été présenté à la législature de la province de Chubut en 2014. La législature était dans l’obligation de traiter le projet. Le dernier jour qu’avaient les législateurs pour le traiter, il est passé en commission et il a été reformulé de façon à ce que ne reste qu’un projet qui habilitait l’exploitation minière. Ce fait est connu comme la fraude à la IP [7]. Evidemment, cette loi, aujourd’hui n’a plus lieu d’être. Elle a été bannie et la loi 5001, est redevenue la norme. Ces faits illustrent la corruption et la force du lobby minier dans la province de Chubut. C’est un fait qui se réplique dans différents lieux du monde. Ici, depuis 10 ans, on fait face à Pan American Silver (PAS), l’entreprise actuellement propriétaire du projet Navidad. C’est l’une des compagnies minières les plus puissantes du monde, parmi celles qui ont participé, début Mars, au Sommet Minier Mondial de Toronto, au Canada (Prospectors & Devolopers Association of Canada [8]). Cette entreprise, depuis 10 ans, vient exercer des pressions dans la province pour que, à la législature provinciale, soit approuvé un projet de loi qui habilite la zonification minière à Chubut. C’est à dire que soit ajouté, à l’article 2 de l’actuelle loi 5001, la possibilité d’exploiter d’autres zones minières, des zones exclusives, ce qu’ils appellent des zones de sacrifice. Ce projet de zonification minière, qu’un groupe de député a déjà validé, habiliterai des zones de sacrifices dans des lieux ou justement agit PAS : au niveau du projet Navidad et dans d’autres mines de la Meseta. Cela fait dix ans que Pan American Silver est arrivé à Chubut à travers le syndicat minier d’Argentine. Ils font depuis des campagnes de collection de CV pour trouver des employés. Alors que l’activité est toujours interdite ! Ils financent aussi différentes campagnes éducatives, font des visites porte à porte des propriétaires des champs dont ils ont besoin, et réalise un lobby politique auprès de différents fonctionnaires de la Province. Au Sommet Minier Mondial de Toronto, Pan American Silver, a été dénoncé grâce la campagne « Fuera Pan American Silver » [Dehors Pan American Silver [9]] mise en œuvre depuis Toronto avec toutes les assemblées territoriales de Chubut et d’Amérique Latine. Dans le document de campagne sont expliqués les abus de pouvoir et les conflits territoriaux qui arrivent là où s’installe PAS, à Mexico, au Guatemala, au Pérou, en Bolivie et évidemment au Canada et en Argentine. Chubut est le seul lieu où il y a des projets qui ne sont pas encore exploités grâce à la résistance populaire. En Argentine, PAS exploite aussi le projet Mananciales dans la province de Santa Cruz. Mais la province de Santa Cruz, qui est située plus au Sud de Chubut, habilite par loi l’exploitation minière. Chubut, pour le moment ne le fait pas. Nous sommes donc un défi pour Pan America Silver. Imaginez comment nous devons nous organiser, être ferme, ne pas tomber, ne pas baisser la garde, car ils sont là. C’est pourquoi, nous disons souvent « ne nous sous-estimez pas, ils ne passeront pas ». En lien avec cela, nous sommes en train de travailler au lancement d’une nouvelle initiative populaire. De fait, c’est la même que celle que nous avons présenté en 2014, mais aujourd’hui, elle prend de la force et du sens, suite aux luttes socio-environnementales que nous avons eu cette année dans toute l'Argentine en appui aux habitants de Mendoza [10]. En décembre, les habitants de la province de Mendoza ont défendu leur loi, la loi 7722, qui interdit l’exploitation minière dans la province. Et cela nous a redonné de l’élan. Nous chantons « L’Eau de Mendoza ne se négocie pas », ils chantent « L’Eau de Chubut ne se négocie pas ». Cela nous a donné un élan pour récupérer une autre de nos consignes « ils nous doivent une loi », parce qu’ils nous doivent la loi de l’initiative populaire réalisée en 2014. A Puerto Madryn, nous avons choisi la couleur orange, qui est une couleur forte et joyeuse et qui n’a pas de signification politique en Argentine, pour peindre nos drapeaux, bandeaux, pancartes. Et aujourd’hui, quand on circule dans Puerto Madryn – quand il est possible de circuler- on voit le drapeau orange accroché à la majorité des maisons de la ville.

C. Qu’est ce qui a changé avec le gouvernement (national) progressiste qui a pris ses fonctions en décembre ? Ce gouvernement compte toujours sur l’exploitation minière pour retrouver la croissance économique et payer la dette au FMI, entre autres. Le fait qu’il soit progressiste, le rend-t-il moins critiquable ?
F. C’est une chose que nous avons très bien compris au sein des Assemblées. Nous l’avons vu dès le premier moment. Le Président Alberto Fernandez a, lors du débat préalable aux élections, exposé l’idée qu’il allait promouvoir une exploitation minière contrôlée, une exploitation soutenable, ce sont les mots qu’il a utilisé. Cela a donc été clair à partir de ce moment-là: Si la proposition du gouvernement actuel est progressiste sur un très grand nombre d’autres thématiques qui ont particulièrement à voir avec l’équité sociale vers les secteurs les plus vulnérables. Sur ce point précis, sa réponse est la moins progressiste qu’il y ait. Il valide l’extractivisme. Il continue de promouvoir les monocultures, les méga-barrages, l’exploitation minière à grande échelle, ce qui a changé est que « nous allons travailler pour une mine controlée et durable ». Malheureusement, cela n’existe pas [11]. C’est un débat important dans l’actualité, notamment après les évènements de Mendoza ou des milliers de personnes se sont mobilisée quand a été rendu effective la demande présidentielle, c’est-à-dire quand la législature provinciale de Mendoza a approuvé une loi autorisant allant à l’encontre de la loi 7722 et autorisant l’exploitation minière à grande échelle. Loi qui a été ensuite dérogée grâce à la vague de manifestations et à l’organisation sociale. C’était une loi imposée par le gouvernement actuel. De même que la promotion de l’exploitation de gaz et pétrole de schiste par la technique non conventionnelle de la fracturation hydraulique (fracking), qui est un fait que dénoncent les habitants de la Patagonie. C’est quelque chose que nous avons pu voir grâce à la rencontre de l’Union des Assemblées de la Patagonie qui a eu lieu fin février à Puerto Madryn. Là sont venus des référents de Rio Negro en lutte contre le fracking, et les mines d’or, de référents de Neuquèn, aussi en lutte contre le fracking, de Santa Cruz, où les populations se battent contre l’installation de méga-barrages, qui, entre parenthèses, nous le savons, sont construits pour fournir de l’énergie aux mines, et toutes les Assemblées socio-environnementales de Chubut. Toutes, nous avons débattues et réfléchies sur les problématiques de chaque localité. De cette rencontre, justement est sorti le document que nous avons présenté le 4 mars devant la Cours Interaméricaine des Droits de l’Homme.

C. Tu m’as expliqué que la configuration de l’organisation a évolué du Forum aux Assemblées. En pratique, qu’est-ce que cela signifie ?
F. Au niveau des Assemblées, cela implique que nous essayons que chaque intégrant ai la même opportunité de proposer des idées, des actions et qu’en même temps, nous ayons toutes, le compromis de les mener à bien. Le concept d’Assemblée, en plus d’être un concept politique, car il implique la participation directe de chaque membre de l’Assemblée, nous le prenons aussi comme une manière de faire arriver, cette idée de participation à plus de personnes. Par exemple, à Puerto Madryn durant l’été au moins, et durant les étapes précédentes de majeur conflit, nous avons réussi à faire des Assemblées massives sur les places. A Esquel, ils le font depuis toujours. Ce ne sont pas des petits groupes de gens. Si nous sommes bien quelques personnes, qui participons depuis le premier jour, l’idée est que les Assemblées aillent en s’étendant et que chaque personne de la communauté, se sente faire partie de l’Assemblée, depuis sa place, d’où il peut, en diffusant des flyers, en accrochant le drapeau, en réfutant les fausses informations, en participant aux actions, aux manifestations. C’est ça, le concept d’Assemblée pour nous. Et comme, je te le disais, c’est à la fois un concept plus communautaire qui implique, non seulement le travail de base horizontal, et aussi le travail inter-disciplinaire avec les autres Assemblées des localités. C’est pour cette raison, que nous formons de grandes assemblées, la UACCH pour laquelle nous avons des rencontres fréquentes, la UAP avec des rassemblements comme celui qui s’est fait fin février et la UAC avec des rendez-vous en Assemblées présentielles deux fois par ans au moins, le dernier était à Mar del Plata, le prochain sera à Missiones. C’est un travail qui implique l’organisation à travers des réseaux sociaux. Nous avons un groupe de Whatsapp pour organiser les actions et des rendez-vous présentiels, pour nous connaitre, élaborer des rapports, des documents, ect. Toutes ces actions nous les faisons sous la forme d’Assemblées. Le concept de Forum nous a beaucoup servit en son temps. Ça a été intéressant au moment d’initier l’organisation. Nous avions besoin de nous rencontrer, de débattre, de mettre sur la table les idées, les propositions et les actions. L’Assemblée permet d’organiser les idées, et de les mener à bien.

C. Ensuite dans les assemblées, vous travaillez en commissions pour rédiger les documents mentionnés ? Et vous avez les représentants qui participent aux évènements ?
F. Non, c’est quelque chose que nous avons débattu. A certains moments nous avions pensé à faire des commissions, surtout pour la presse, qui est ce qui prend le plus de temps, justement pour élaborer les documents ensemble. Mais les principes de l’organisation en Assemblée par consensus ont prévalus. D’une certaine façon, ce que cela permet est de ne pas surcharger de responsabilité le même groupe de personnes. Donc nous tournons. Il n’y a pas de commission de presse. C’est tout de même quelque chose que nous devrions continuer à travailler. Ce qui par contre, est travaillé au niveau de l’organisation, ce sont les protocoles de sécurité et d’urgence qui nous permettent d’agir face à des cas de violences institutionnelles, comme nous avons dut le faire lors de l’une des dernières manifestations importantes, ou six de nos camarades ont été mis en prison, ont reçus des coups et ont été intimidés.

C. Quels sont les forces et les obstacles de ces assemblées ?
F. Peut-être l’un des obstacles est que nous avons choisi de travailler de façon, solidaire, communautaire, toutes les assemblées ensembles, toutes les assemblées de Chubut regroupées dans la UACCH. L’obstacle est de ne pas pouvoir nous voir fréquemment. D’un côté, il y a les assemblées de la cordillère. De l’autre celles de la côte, et celle de la Meseta. Parfois, nous avons eu le sentiment que des rencontres plus fréquentes étaient nécessaires, qu’il n’y ait pas tant de temps entre une rencontre et une autre pour organiser les actions. Bien sûr nous avons les réseaux sociaux, mais ce n’est pas la même chose en face à face. La distance territoriale, est quelque chose qui peut faire obstacle. En même temps, elle nous renforce en terme symbolique. En élaborant des idées et des stratégies ensembles tout le temps, par consensus, nous avons développé des liens. Par exemple, aujourd’hui, date anniversaire du Non à la mine d’Esquel, nous sommes tous sur les réseaux, en train d’élaborer des documents communs pour les réseaux sociaux pour rappeler l’importance de cette lutte. C’est une force, nous avons toujours en tête, chacune de nos luttes. En même temps, chaque Assemblée construit sa propre identité. Par exemple, à Puerto Madryn, nous sommes une ville où nous travaillons plutôt bien de façon intersectorielle, avec des syndicats, des partis politiques, différentes organisations sociales, des groupes de femmes, ect.. Cela vient du fait que nous vivons une crise qui ne se voyait pas depuis longtemps, qui est la crise du secteur publique, du fait de l’absence de l’Etat. En ce moment, le secteur des services de Santé, les médecins, les infirmiers, tout le personnel qui dépend de l’Etat, n’a pas eu son salaire de février, et pourtant l’Etat d’urgence a été déclaré. Je suis professeure, je fais partie de ceux qui ont reçu leur salaire, car c’est une question de rangs. Je fais partie du premier rang, et mon salaire de février, je l’ai reçu hier. Imaginez pour les personnes qui ont des familles et qui doivent soutenir l’économie de leur ménage. Ils le font avec des dettes. Parce que lorsque le salaire arrive tard, les gens s’endettent, ils utilisent leur carte de crédit. A cela s’ajoute aujourd’hui la quarantaine. Cela a amené un obstacle et un nouvel espace de lutte. C’est-à-dire, lutter contre le discours du gouvernement qui affirme depuis 3 ans, depuis qu’a commencé la crise du secteur public à Chubut, que la mine à grande échelle est une solution à la crise. C’est une donnée importante : le gouvernement, les secteurs de pouvoirs et le lobby minier évidemment, présentent l’exploitation minière comme solution à la crise. Cet obstacle nous a obligés à définir cette crise et à en changer le sens, c’est-à-dire à expliquer que l’exploitation minière n’est pas la solution à la crise, mais tout le contraire. On ne se bat pas seulement contre l’exploitation minière à grande échelle, mais contre l’installation d’un sens, d’un message, celui qui veut nous faire croire que la mine peut nous faire sortir de la crise. C’est une bataille des discours : L’exploitation minière signifie l’accentuation de la crise.

C. Cela m’amène à te demander, quels sont les principes et actions qui permettent de faire des ponts vers d’autres mouvements sociaux, spécifiquement peut-être le mouvement féministe ?
F. Pour le 8M (abréviation du 8 Mars), il y a eu une action à Puerto Madryn, et évidemment, l’Assemblée a participé. L’un de nos slogan est « ni nos corps, ni nos territoires, ne sont des zones de sacrifice ». C’est une logique que nous travaillons ensemble entre les Assemblées de Chubut. Il y a aussi les documents que nous élaborons avec les mouvements féministes, les chansons et toute l’expérience artistique. A Puerto Madryn, nous sommes en train de préparer un recueil de chansons contre le cyanure, auquel participent beaucoup d’artistes nationaux et provinciaux. Il me semble que l’art est un outil stratégique dans notre défense des territoires et de la vie. Ce n’est pas seulement une force, c’est aussi une stratégie discursive qui nous traverse. A Puerto Madryn nous sommes membre de la multisectorielle de féminisme et dissidence. L’un des concepts que nous avons aussi travaillé au niveau de toutes les assemblées de Chubut, est celui de bassins hydro-social. C’est un nouveau concept. C’est l’une des façons que nous avons trouvé de parler du soin (« cuidado ») de l’eau. De nous demander, depuis où nous traverse, comme communauté, le soin de l’eau. Nous comprenons que l’eau ne couvre pas seulement une nécessité basique, mais qu’elle porte aussi un très grand nombre d’autres expériences et manières de vivre, qui justement ont a voir avec le social et les relations humaines. Pour cette raison, nous parlons de bassins hydro-sociaux. Quand les mines à grandes échelles viennent s’installer sur un territoire et prennent l’eau, en réalité, elles asservissent un très grand nombre d’autres droits, pas seulement le droit d’accès à l’eau, mais aussi le droit des peuples à décider, car elles passent sous silence les consultations préalables, libres et informées des communautés natives, elles passent sous silence les décisions des gens sur « de quoi veut vivre mon peuple », et elles passent sous silence l’idée communale, l’échange spirituel de biens et de produits qui sont ceux qui font vivre le territoire. Au contraire, elles abusent de ces formes de vie. C’est pour quoi est né ce nouveau concept que nous avons forgé et que nous essayons d’incorporer peu à peu. Il vient en lien avec une étude de l’Université de la Patagonie. La chaire des territoires a fait une étude des bassins géographiques de la province de Chubut, et cette étude a donné comme résultat que le bassin de Chubut est le plus vulnérable aux sécheresses de toute la Patagonie. Ce seul fait devrait inhabiliter l’utilisation de l’eau pour l’extractivisme. Nous travaillons aussi sur les idées d’identités communautaires, de territoires sans frontières, nous cherchons à renforcer le concept de territoire mais, dans une conception ancestrale qui va de pair avec sa défense. De fait, les assemblées sont intégrées par les référents de différentes communautés de peuples natifs. Le slogan « ni nos corps, ni nos territoires, ne sont des zones de sacrifice » fait aussi référence à ces luttes territoriales de récupération qui se développent. Cette année, il y a eu au moins deux récupérations territoriales de plus dans la Cordillère de Chubut. Quand je parle de récupération, je parle de la récupération des terres de grands propriétaires qui par le passé, ont exproprié les peuples originaires qui y vivaient. Ces communautés organisées, aujourd’hui, récupèrent leurs territoires. Le cas le plus connus, ces dernières années, a été la récupération menées par Jones Huala, leader indigène mapuche, qui est sous le coup d’un procès au Chili, mais qui réalise des occupations territoriales dans la province de Chubut [12]. Cela a eu comme conséquences, et je dois le mentionner à un moment, car rien n’est isolé dans cette lutte, la disparition et puis la mort de Santiago Maldonado [www.santiagomaldonado.com]. Santiago Maldonado est mort lors d’une récupération territoriale d’une communauté indigène. C’est un fait sur lequel la police enquête toujours, mais qui évidemment, pour les communautés en lutte, est une disparition et une mort forcée et due aux forces armées de l’état. Il y a donc différentes luttes qui nous touchent à travers le territoire.

C. Qu’est-ce que vous entendez par biens communautaires ?
F. L’eau, et le territoire en général. Les écosystèmes. Chaque assemblée a son propre travail de recherche et d’approfondissement de sens. Celles de la cordillère sont plus unies aux questions de récupération territoriale Mapuche et Tehuelche, celles de la Meseta aussi. Celles de la côte, nous sommes plus réunies autour du concept de lutte sociale : à la lumière de la crise du secteur public nos luttes se sont unies à celles d’autres secteurs. Ce qui nous unies toutes est le bien commun. La réalité est que tous les secteurs en lutte, Santé, Education, et les autres, mettent à la fin de leurs communiqués « NON à la mine ».

C. Y a-t-il quelque chose que tu souhaiterais ajouter, mentionner?
F. J’ajouterai un point de couleur, mais aussi quelque chose de profond. Cette année, je crois que c’était en décembre ou novembre, toutes les assemblées de Chubut avons voyagé jusqu’au projet Navidad. Nous avons fait notre Assemblée lors d’un marché de producteurs de la Meseta dans la localité de Gan Gan. Cela a été une rencontre fortifiante. Nous avons fait le voyage en Caravane de voitures parce que le projet Navidad est à plusieurs kilomètres de Gan Gan. Nous avons fait une rencontre devant le portail du projet. Au fond on voyait la montagne qu’ils veulent exploiter, le renfoncement du Chenque qu’ils ont profané, comme le disent les communautés natives, car ils l’ont retiré pour pouvoir commencer les activités d’exploration. Un chenque est un cimetière ancestral. L’entreprise minière de l’époque, qui n’était pas PAS, mais qui voulait exploiter le projet Navidad de la même manière, a déplacé un cimetière ancestral et des sites archéologiques. Cette rencontre a été un moment historique, important pour renforcer notre lutte. Une autre de nos action a été d’aller jusqu’au pont du ruisseau Sacanana, qui passe par le bassin du Sacanana, qui est le bassin que pense utiliser PAS pour fournir de l’eau au projet et en même temps l’aquifère qui alimente les sources et les réservoirs d’eau douce de toute la région de la Meseta. Là nous avons fait une cérémonie, creusé un trou dans le lit du ruisseau qui à cette époque de l’été est à sec, et nous y avons versé l’eau que les Assemblées de la Cordillère ont apporté. Elles ont amené de l’eau des ruisseaux de la Cordillère pour la verser dans ce puit et chacune de celles qui ont versé de l’eau, avons laissé un message de lutte, de soin, et de protection. Ce moment m’émeut beaucoup, parce qu’il est très symbolique. Il représente la lutte de nombreuses années et de siècles face à l’expropriation des territoires, les génocides, et qui se renouvellent aujourd’hui face aux entreprises et multinationales. Cette rencontre a symbolisé à quel point la lutte territoriale est ancestrale. Elle nous a réuni depuis un autre lieu, nous les assemblées et les gens qui vivent les assauts quotidiens des entreprises minières. Comme ils sont loin des centre urbains de la Cordillère et de la côte, nous déplacer jusqu’à eux a été une action importante.

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