Barcelone à la croisée de commun(s)

From Remix Biens Communs
Jump to: navigation, search

[Cet article est la version longue d'une présentation faite à la rencontre « L'Alternative du Commun » de Cerisy début septembre 2017 sous le titre de « Glanage et grappillage en térritoires de commun(s) ». Il avait été écrit avant les attentats de Barcelone et Cambrils du mois d'août et bien sûr avant la répression politico-policière du gouvernement espagnol pour interdire le droit à décider des catalans lors du référendum du 1 er octobre. Nous résumons dans l'épilogue les prises de positions et les activités réalisées par la mairie de Barcelone et Barcelona en Comù pendant cette période.]

Depuis que les statistiques de la météorologie existent il n'avait jamais fait aussi chaud à Barcelone un mois de juin 2017 :14 jours consécutifs à plus de 35˚ C. Les changements climatiques bien sûr. Mais on ne peut s'empêcher de penser que l'arrivée massive de milliers de commoners et apprentis commoners de tous horizons dans un climat politique lui aussi surchauffé, y est pour quelque chose. En cette fin de printemps se sont succédées une série de réunions, séminaires et rencontres locales et internationales qui ont confirmé, comme on pouvait le prévoir depuis l'entrée de Barcelona en Comù à la mairie en 2015, que Barcelone est devenue la ville référence des communs, le laboratoire du nouveau municipalisme et la promotrice d'un nouveau cosmopolitisme.

Il est bon de dresser le décor. Côté cour:

  • Un climat pré-référendaire qui, parce que le référendum est « illégal », met les relations Catalogne /Espagne sous tension et, parce qu'il est jugé par certains trop précipité, exacerbe chez les Catalans les divisions entre indépendantistes purs et durs, les simples souverainistes et les « espagnolistes ».
  • Barcelona en Comù vient de célébrer fin mai ses deux ans à la tête de la mairie de Barcelone., un bilan reconnu globalement positif pour un gouvernement municipal qui a toujours été minoritaire et qui a du composer avec les arcanes de l'institution. Les critiques ne manquent pas : critiques souvent constructives de la part des mouvements sociaux qui reprochent avant tout la lenteur de la mise en place des mesures annoncées; et critiques plus idéologiques que sur le bilan lui-même, de la part de l'opposition nationaliste de droite comme de gauche qui reproche à Barcelona en Comù de ne pas adhérer inconditionnellement à l'idée d'indépendance et fait obstacle à ses initiatives politiques. En tout cas, on ne peut reprocher à Barcelone son manque de transparence puisque la ville a été reconnue la plus transparente d'Espagne par des organismes indépendants.
  • Catalunya en Comù, qui se veut un nouvel «  espace politique » catalan lancé fin avril par Barcelone en Comù sur la scène de la communauté autonome de Catalogne, vient justement de confirmer sa position sur le « droit à décider » mais contre le référendum unilatéral.

Côté jardin :

Les revendications des mouvements sociaux et organisations spontanées qui, en répétant chaque mois leurs manifestations de rue spectaculaires, donnent le ton d'une mobilisation citoyenne qui interpelle les institutions dans une dynamique que certains qualifient de « conflit et complicité ».

On ne s'étonnera pas que ces manifestations portent avant tout sur les questions du logement et du transport contre l'économie collaborative d'entreprise ou « capitalisme de plateforme »(UBER, Cabify, Airbnb et les promoteurs immobiliers spéculateurs locaux).

Début juin, des marches venant de différents quartiers ont convergé vers le centre de Barcelone où plus de 3 000 personnes se sont massées devant des immeubles où les locataires étaient menacés d'expulsion. Organisée par «  Barcelone n'est pas à vendre » une coalition qui regroupe une trentaine d'organisations citoyennes et syndicales dont la bien connue PAH, la Fédération des voisins et voisines des quartiers, la Fédération des assemblées pour un tourisme durable, le tout nouveau Syndicat des locataires et la CGT une des centrales syndicales historiques de Catalogne. Fin juin, les chauffeurs de taxi paralysent la ville entière pendant 12 heures en bloquant même l'accès et les départs de transports en commun vers l'aéroport. À noter que ce genre de grèves des taxis sont coordonnées entre les grandes villes Madrid et Barcelona.

C'est donc dans ce « climat » que convergent par centaines dans les différentes rencontres de ce mois de juin des élus des villes invitées, des théoriciens des communs et autres commoners et apprentis commoners :

  • Fearless Cities (Les villes sans peur) le premier sommet municipaliste international reçoit élu(e)s et activistes de 180 villes de 40 pays;
  • Procomuns la deuxième édition de la rencontre qui réunit les principaux acteurs de l' « écosystème public- communs » de la ville de Barcelone et qui fait depuis 2016 des propositions et recommandations aux municipalités, aux états et à la communauté européenne sur l'implantation d'une culture et une économie des communs dans les villes;
  • la Comuna, l'école des communs initiait un cycle de débats sur les « Droits et défense des communs » en recevant Yochai Benkler en dialogue avec des responsables de la municipalité sur le thème «  Économies des biens communs »;
  • la municipalité de Barcelone organisait la rencontre «  Démocratie directe » qui coïncidait avec la consultation publique préalable au vote des nouvelles normes de participation citoyenne élaboré par le Département de participation et démocratie active de la mairie.
  • Le MACBA (Musée d'Art contemporain de Barcelone) faisait le lancement de la version espagnole de « Ce cauchemar qui n'en finit pas » le livre de Dardot et Laval sous forme de dialogue entre Christian Laval et Marina Garces, philosophe, auteure prolifique et activiste des communs. Son livre "Un monde commun" est paru en 2013 et on lui doit, entre autres, depuis « Hors des murs  : philosophie de guerilla ».

En laissant le lecteur se référer aux différentes recensions et bilans de chacune de ces rencontres, je m'attacherai plus aux réflexions et propositions transversales glanées dans les unes et les autres. Elles reflètent, selon moi, l'état des lieux du mouvement des communs avec ses avancées et questionnements tant au plan théorique que dans ses applications sur le terrain.

J'ai relevé 11 réflexions/propositions qui semblent faire consensus pour présider à la construction d'une société des communs. Les quatre premières sont de l'ordre du diagnostic et de la vision qui semblent être partagés par les commoners. Je développe un peu plus les propositions suivantes de mises en pratique en prenant l'exemple de Barcelone.

1- Face au néolibéralisme triomphant, l'imaginaire politique de la gauche traditionnelle n'a rien à proposer si ce n'est un retour à l'État. Yochai Benkler en fait le constat en analysant les élections récentes aux États-Unis, en Angleterre et en France et en pointant les programmes de Sanders et de Corbyn. On pourra de notre côté y inclure la gauche dite populiste tant dans les pays d'Amérique latine (Bolivie, Équateur, Venezuela) que dans certains pays d'Europe (l'Espagne de Podemos et la France de France insoumise). Cela rejoint l'analyse de Dardot et Laval sur la contribution de la gauche dans l'édification du néolibéralisme en système (p177).

Le néolibéralisme renaîtrait donc une fois de plus de ses cendres par un néo-technocratisme ou, dans les termes de Benkler, un « technolibertarianisme » soustrait à tout contrôle démocratique. Il semblerait donc que le TINA (« There is no alternative ») de Margaret Thatcher reste encore bien vivant, que les parcs d'attractions du GAFA-world vont se multiplier et qu' il nous faut prendre au sérieux la candidature de Zuckerberg président de Facebook à la pérsidence des États-Unis. On serait donc loin de se réveiller de « ce cauchemar qui n'en finit pas ».

2- Il existe cependant des quantités d'alternatives (There Are Plenty of Alternatives). Comme nouvel imaginaire, autant que par la diversité des acteurs, des motivations, des pratiques et des institutions qu'ils mettent en œuvre, les Communs sont « la seule alternative cohérente ». C'est ce qu'affirme Yochai Benkler qui rejoint par là aussi le diagnostic de Bollier et Helfrich . Ce même diagnostic se voit renforcé par Dardot et Laval qui, en posant le Commun comme un « principe politique », affirment que le XXIème siècle sera celui des communs.

3- Nous vivons le moment historique de la « transition » vers une société des communs, transition dans laquelle il faut refonder une démocratie radicale et bâtir une économie collaborative des communs. Il faut pour cela inventer « une autre manière de faire de la politique » qui doit tout à la fois occuper les institutions et favoriser l'auto-organisation et la participation des mouvements sociaux, des organisations et initiatives citoyennes. Ce nouveau partenariat public/communs permettra de co-produire des politiques, de transformer les institutions et créer les conditions pour que se mette en place une économie collaborative des communs.

4- Tout est pourtant à inventer et, pour affronter la complexité et l'incertitude, le mouvement des communs doit miser sur sa diversité et expérimenter dès maintenant et dans la durée. Pluralité, diversité, expérimentation, proximité et nouveau rapport au temps sont les mots clés de la transition vers une société des communs tant en économie que dans l'espace politique.

5- Une démocratie radicale est à inventer et elle ne peut se faire ou du moins s'initier qu'au niveau local et en partant de la proximité. S'il faut refonder la démocratie ce n'est pas sur les ruines des institutions étatiques aujourd'hui néo-libéralisées. « Il faut démocratiser ce qui est démocratisable » ressortait dans la conversation de Christian Laval et Marina Garces. La proximité est au centre du paradigme des communs et d'une autre manière de faire de la politique. Partir du local questionne l'approche historique des gauches qui préconise la conquête de l'état. Cette vision stratégique et sa mise en pratique ont une résonance politique toute particulière en Espagne où elle divise la «  gauche de la gauche ». Au congrès fondateur de Podemos en 2014, Pablo Iglesias avait utilisé l'expression « Asaltar los cielos » (« À l'assaut des cieux ») pour signifier la volonté du nouveau parti de prendre le pouvoir à son plus niveau, celui de l'état national. Les partisans des communs et du nouveau municipalisme des communs préfèrent dire « Asaltar los suelos » («  À l'assaut des sols »(p159) À l'assaut de chaque rue, place, territoire urbain … et au delà même des villes.

Élu de la ville de A Coruña, Iago Martinez nous parlait des « tranchées de la proximité » pour se défendre des assauts du néolibéralisme avec ses mesures d'austérité et son déficit démocratique et à partir desquelles reconquérir dignité et droits pour contribuer à la construction des communs.

6- Le nouveau municipalisme ou municipalime des communs se propose de réinventer la démocratie en partant du local. Hérité du municipalisme libertaire, c'est sous cette bannière que se sont regroupés les élus et activistes des Villes sans Peur. Appelé selon les contextes socio-historiques mutualisme, comunalisme, municipalisme, municipalisme libertaire, fédéralisme démocratique, le nouveau municipalisme a été théorisé et remis à l'ordre du jour par Murray Bookchin au milieu du XXème siècle qui crée l'écologie sociale. « Il se fonde sur la tradition et les pratiques libertaires d'auto-gouvernement, de décentralisation, de fédéralisme, de coopération, de durabilité et d'équité. » (Territorios en democracia, pp. 19 et 49).

Les témoignages des différents représentants des villes sans peur de toutes les latitudes ont montré la variété des traditions et pratiques d'auto-organisation dans des villes qui souvent, tout comme c'est le cas pour les « communs », faisaient du municipalisme sans lui en donner le nom.

Il était intéressant et émouvant d'entendre Jorge Sharp, issu du mouvement étudiant et récemment élu maire de Valparaiso au Chili se réclamer dans sa pratique municipaliste de Recabarren considéré comme l'un des pères du mouvement ouvrier chilien au début du XXème siècle. Tout aussi intéressants étaient les témoignages de la vivacité actuelle du municipalime aux États-Unis en Pologne sans oublier bien sûr la région de Rojava déjà mieux connue.

Selon Ismael Blanco et Ricard Goma, «  Le municipalisme du bien commun veut explorer un nouveau champ d'interactions entre pratiques citoyennes et innovations institutionnelles, entre politiques publiques d'un nouveau type et les processus de base. C'est aussi un engagement à faire du local le cadre concret des processus sociopolitiques qui feront la transition [vers l'ère post-néolibérale] à partir des valeurs de démocratie, coopération, égalité, autonomie, écologie et solidarité ».

Laura Roth et Kate Shea Bird membres de Barcelona en Comù et organisatrices de la conférence, en précisent les différentes caractéristiques en se basant sur les récentes expériences espagnoles.

« Le municipalisme, tel que nous le comprenons, est défini par un ensemble de caractéristiques connexes.

Premièrement, par la construction d'une organisation politique distincte qui reflète la diversité du paysage politique local et répond aux problèmes et aux situations locales.

Deuxièmement, par des processus décisionnels ouverts et participatifs qui reflètent l'intelligence collective de la communauté. Troisièmement, par une structure organisationnelle relativement horizontale (par exemple, fondée sur des assemblées de quartier) et qui guide le travail des élus.

Quatrièmement, par une tension créative entre les personnes à l'intérieur et à l'extérieur des institutions locales: le municipalisme comprend que la capacité d'action institutionnelle dépend de mouvements forts et organisés dans les rues qui font pression sur les dirigeants élus.

Enfin, le municipalisme cherche un rôle pour les institutions locales qui va au-delà de celui du plus bas échelon de l'échelle de gouvernement - il veut qu'elles deviennent des mécanismes d'auto-gouvernance. Compris de cette façon, le municipalisme n'est pas seulement une affaire des grandes villes. Le mouvement peut et joue un rôle important dans les petites villes, les districts, les quartiers et les zones rurales. »


Selon ces auteurs, le projet municipaliste a des ambitions qui dépassent le niveau local qui, même si il en est la pièce maitresse, ne constitue qu'une étape pour refonder la démocratie et construire la justice sociale et écologique au niveau global.

7- Féminiser la politique : « Le XXIème siècle sera celui des femmes et des villes ».

C'est Ada Colau, maire de Barcelone, qui le dit lors d'une conversation très émouvante et instructive avec Manuela Carmena la maire de Madrid lors du lancement public de la rencontre Fearless Cities. Bien placée pour en parler, Ada Colau qui vient de donner naissance à son deuxième enfant il y a un peu plus d'un mois, a été suivie sur l'estrade de la Plaza dels Angels par des élues et activistes représentantes de villes en provenance de 40 pays dont une majorité de femmes : Rosario (Argentine), Belo-Horizonte (Brésil), Philadelphie (USA), Vancouver (Canada), Rojava (Kurdistan), Varsovie (Pologne), et près de 175 autres qui se déclarent villes sans peur et mettent en place cette autre manière de faire de la politique. L'actualité récente tend aussi à lui donner raison quand on voit les mobilisations des femmes contre Trump aux États-unis, celle des polonaises ou celles de Rojava du Kurdistan.

Mais si il est question de féminisme, il prend ici une tournure radicale. Comme on le débattra dans la suite de la rencontre, il s'agit avant tout de féminisation de la politique qui, selon Laura Roth et Kate Shea Bird, signifie trois choses :

«  D'abord, l'égalité de genre dans la représentation au sein des institutions et dans la participation à la chose publique. Ensuite, un engagement à développer des politiques publiques qui mettent en question les rôles de genre et visent à éliminer le patriarcat. Enfin, une manière différente de faire la politique, enracinée dans des valeurs et des pratiques qui priorisent la vie quotidienne, les relations sociales, le rôle de la communauté et le bien commun. »

Selon ces auteures, la radicalité de cette féminisation questionne autant le populisme de gauche que le féminisme lui même. (Le rôle et les valeurs attribués aux femmes serait, selon certains courants féministes, une construction sociale des hommes et fait donc partie des valeurs du patriarcat).

La féminisation de la politique est un nouveau mème qui est de plus en plus partagé et promu par les élus hommes et fait maintenant partie du vocabulaire des communs. Dans son intervention lors de l'inauguration des Villes sans peur, Ada Colau disait « Si nous féminisons la politique, nous allons tous et toutes y gagner ». Gerard Pisarello, le vice maire de Barcelone, ajoutait pour sa part «  Nous sommes fiers des femmes qui transforment la politique de nos villes. L'unique manière de les rendre viables et de repenser nos politiques à travers le regard des femmes ».

Pisarello était l'un des panélistes de la plénière d'ouverture de la rencontre « Fearless Cities » qui avait pour thème « Nouveau municipalisme et féminisation de la politique » et dont le panel de quatre personnes était paritaire femmes/hommes.

Dans la pratique cependant, la féminisation de la politique est loin d'être une réalité et semble être l'un des défis difficiles des communs.

On sait qu'il y a encore du chemin à faire pour atteindre la parité qui est la première des revendications. Même dans les pays dits du nord démocratique, si je prends l'exemple du Québec, la parité est loin d'être un acquis à tous les paliers de gouvernement.

Certains pourraient s'étonner que la nouvelle économie branchée de Silicon Valley et consorts fasse de la discrimination envers les femmes. C'est pourtant le cas si on en croit les dernières révélations faisant état de l'existence d'un manifeste anti-diversité chez Google.C'est aussi le cas d'Uber selon Susan Fowler qui y a exercé longtemps. Sans atteindre ces excès, la difficulté du passage à l'échelle de la féminisation se note aussi dans les expériences les plus iconiques de communs. C'est le cas de Wikipedia qui le constate et le déplore sans encore arriver à le corriger.

L'économie sociale et solidaire n'y échappe pas non plus. Des études terrain de pratiques d'économie sociale et solidaire en milieu rural en Équateur démontrent aussi que, loin de féminiser les rapports et la manière de faire la politique, les modes d'organisation collaboratives dans le travail et les prises de décisions rajouteraient plutôt une troisième charge aux femmes selon une étude très documentée de Jhonny Jimenez : « Ainsi apparaît une triple charge de travail pour les femmes : la première en relation avec les travaux de reproduction, la seconde avec les travaux de production et la troisième avec la participation dans les processus organisatifs et communautaires ». Pour l'auteure, la féminisation de la politique consisterait aussi à construire de « nouvelles formes de masculinité ». À suivre.

8- Co-construire un « écosystème public/communs » qui s'oppose au « bloc oligarchique néo-libéral » en instituant des passerelles, outils et méthodologies entre les différents acteurs sociaux pour permettre la co-production de politiques.

Tel que défini par Dardot et Laval, ce bloc oligarchique regroupe quatre composantes principales : les dirigeants des gouvernements et hauts cadres de l’administration, les propriétaires du capital et les propriétaires et managers des grandes corporations, les dirigeants des médias et, enfin, les universitaires.

Un écosystème public/communs inclurait les différents acteurs sociaux selon ce que Christian Iaione appelle en prenant l'exemple devenu iconique de Bologne une quintuple hélice pour la gouvernance en commun des villes qui regroupe le public, le privé, les universités (et médias) (knowledge), les organisations de la société civile et les communs avec ses organisations, pratiques et institutions. L'important pour Iaione est de faire des communs un acteur à part entière.

L'écosystème public/communs de Barcelone tel que présenté par Mayo Fuster suit ce modèle des cinq acteurs mais est plus précis dans l'institutionalisation de passerelles entre les différents acteurs. Dans une entrevue à l'occasion de la rencontre Procomuns 2017, Fuster parle d'un écosystème de co-création de politiques qui s'articule sur plusieurs niveaux :

1.Barcola (Barcelona colabora) qui est un groupe de travail entre la mairie de Barcelone et 50 représentants d'entités de l'Économie du procomun (dans différents secteurs : technologie, levée de fonds, économie solidaire, etc) et quatre universités de Catalogne qui gèrent quatre projets de recherche financés par l' Europe dont les finalités et méthodologies sont décidées par le groupe.

2.Procomuns une rencontre annuelle qui se définit comme «  un événement-action ». « Nous utilisons des méthodologies de co-création pour élaborer de nouvelles propositions de politiques publiques appropriées à la mise en place d'une économie collaborative des communs ». Procomuns fait des propositions aux différents paliers de gouvernement et à la Commission Européenne sur les politiques urbaines et l'économie collaborative. Selon Fuster, Procomuns est aussi un « meetlab » ouvert de plateformes (« platform meetlab ») sur des thèmes et problématiques qui ont émergé au cours de l'année. C'est aussi l'occasion de créer et tester des outils et méthodologies qui facilitent le rapprochement et la collaboration entre les institutions et les nouveaux entrepreneurs des communs. Ce peut être des outils de localisation comme Pamapam ou des outils d'évaluation des pratiques d'économie collaborative comme l' « Étoile d'évaluation de qualité des communs ». En 2016, Procomuns avait fait 120 propositions à l'administration de Barcelone ainsi que des recommandations à l'Europe.

3.Decidim Barcelona une plateforme participative en ligne qui facilite le design collaboratif de propositions et politiques avec les citoyens. L'année passée les les 120 propositions de Procomuns ont été discutées sur le site. À noter que la plateforme Decidim Barcelona est elle même l'objet d'un re-design ouvert et permanent invitant les partenaires et citoyens à préciser les thèmes et méthodologies des consultations. La réforme en cours des règlements de participation de la Ville (voir infra) utilisent cette plateforme.

4.Une commission interdépartementale au sein de la mairie pour aider à articuler et coordonner les différents thèmes et enjeux de la politique urbaine : par ex. mobilité et transport, bibliothèques, emploi parce que, selon Fuster, « le thème de l'économieeté de l’eau, de la souveraineté énergétique, de la souveraineté du logement. Nous n’avons donc pas à attendre jusqu’à ce que nous ayons la souveraineté catalane pour nous attaquer à tout cela. »

Finalement, cet état des lieux montre aussi les limites et angles morts du mouvement dont certains ont été identifiés comme on l'a vu pour la féminisation et comme on a pu le noter sur la dimension écologique peu présente dans des débats . On pourrait dire aussi que, dans l'enthousiasme du « faire en-commun », le mouvement des communs péche peut être par un excès de confiance et donne peu de priorité au nécessaire processus de convergence avec d'autres propositions alternatives. Comme nous le disait l'ancien membre du gouvernement Bolivien Pablo Solon dans une entrevue à l'occasion du dernier Forum Social Mondial, les communs ne sont qu'une des pièces du puzzle d'une alternative systémique au côté du «buen vivir », de la décroissance, de l' écoféminisme, de l' écosocialisme. Encore, précise Solon dans un livre récent, faut-il choisir le sens « rebelle » du buen vivir et non ce qu'il est devenu après son institutionalisation par la nouvelle gauche latino américaine en Bolivie et en Équateur. Les avatars du « Buen vivir » dans l'arène politique et sa récupération par les institutions jusqu'à la Banque Mondiale, forcent à penser un horizon stratégique qui va au delà de l'anti-capitalisme. Le « buen vivir » dans sa version originale aujourd'hui « rebelle » impose un anti-anthropocentrisme. Les dérives populistes des gouvernements de gauche en Amérique latine appellent à un anti-extractivisme, un anti-productivisme et un anti-patriarcat.

À l'heure du « commons washing » sous toutes les latitudes, le mouvement des communs devrait tirer les leçons de ce passé récent et s'attacher à inscrire son alternative en complémentarité avec les autres « utopies réelles » alter-systémiques.

Épilogue :

La veille de la déclaration très attendue du président de la Generalitat Carles Puigdemont devant le parlement catalan, la maire de Barcelone Ada Colau s'est prononcée le 9 octobre sur la suite à donner au référendum du 1-O. Selon elle, « les résultats ouvrent la porte au dialogue sans conditions et à la médiation internationale et à avancer vers de nouveaux scénarios d'auto-gouvernement ». Cette proposition suit en toute continuité les prises de positions de Barcelona en Comù et de Catalunya en Comù qui , tout en se prononçant contre le référendum, avaient appelé à une mobilisation citoyenne le 1er Octobre sans donner aucune consigne de vote. La mairie avait mis à disposition des édifices publics pour le vote et créé des centres de secours et d'appui psychologique pendant les manifestations. Finalement, la mairie et Barcelona en Comù ont repris leurs activités avant même la déclaration du parlement du 10 octobre. Les nouvelles normes de participation citoyenne de la municipalité ont été votées le 6 octobre alors que La Comuna, l'école des Communs, tenait un colloque Municilab ouvert au public sur le thème « Droits, libertés, souverainetés » du 7 au 9 octobre ouvert par un débat entre Ada Colau ,Susan Georges et Yayo Herrero.

Cataunya en Comù de son côté continue ses rencontres publiques en appelant le 17 octobre à un débat sur le thème «  Erradiquons la pauvreté, construisons en commun une Catalogne plus égalitaire ». La convocation commence par la phrase «  La Catalogne est l'un des pays où les inégalités ont augmenté le plus ces dernières années ». Autrement dit, on met la souveraineté au pluriel et on n'oublie pas de s'attaquer aux autres questions du jour.

Barcelone en commun