Entrevue David Bravo

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Entrevue avec David Bravo

par Alain Ambrosi. Barcelone, septembre 2019. Traduction Nancy Thede. Translation Camille Laurent.

Je m'appelle David Bravo, je suis architecte et j'ai consacré de nombreuses années à la réflexion et au débat sur des questions urbaines telles que la démocratisation de l'espace public, la mobilité équitable et durable ou le droit au logement et le droit à la ville. J’ai travaillé pendant 15 ans au Centre de Culture Contemporaine de Barcelone, le CCCB, où j'ai organisé des expositions, des conférences et des remises de prix sur ces sujets. Et j'ai aussi passé de nombreuses années à me consacrer à des luttes militantes ou de quartier dans différents espaces. A Ciutat Vella par exemple, j'ai été impliqué dans un espace appelé La Negreta del Gòtic, où plusieurs luttes comme celles de la privatisation du port de Barcelone, par exemple, se rejoignent. Et je suis également lié à d'autres mouvements comme, par exemple, la Plate-forme pour la qualité de l'air qui lutte contre l'hégémonie de l'automobile en ville.

A partir de 2014, à travers des proches, camarades de lutte, je suis entré dans un espace qui se développait, qui ne s'appelait pas encore Guanyem Barcelona (Gagnons Barcelone) et qui voulait promouvoir une entrée dans les institutions, au conseil municipal, lors des élections municipales. Nous étions environ 14 au début, parmi lesquels il y avait, bien sûr, la mairesse et aussi des gens comme Joan Subirats ou Gala Pin. Donc j'ai été lié à la gestation de Guanyem Barcelona qui est devenu plus tard Barcelona en Comú (Barcelone en commun -BeC). J'y ai consacré 5 années de ma vie qui ont été très enrichissantes. Je me suis fait beaucoup d'amis. J'ai rencontré beaucoup de gens intéressants. J'ai beaucoup appris, plus que si j’avais fait 5 Masters.

À partir d'un certain moment, alors que nous avions déjà gagné les élections, j'ai également commencé à travailler à la mairie en tant que conseiller de la mairesse dans le développement et la mise en œuvre d'une stratégie transversale de lutte contre la gentrification, qui, comme vous le savez, est un phénomène nouveau, que les mairies ne sont pas encore habituées à traiter d'une manière transversale. Cela exige que des départements très étanches et différents soient mis en relation comme par exemple celui du logement, de l'urbanisme, de l'économie, du commerce, voire de la culture ou des relations internationales. Ils doivent travailler avec une vision commune et transversale pour aborder cette question. Sinon, ce qui se passe, c'est que ce que fait la main gauche contredit ce que fait la main droite. J'ai donc conseillé la mairesse dans la mise en œuvre de cette stratégie pendant 3 ans, jusqu'en février 2019, date à laquelle j'ai démissionné et quitté BeC parce que je n'étais pas d'accord avec un projet qui concerne les communs urbains.

Je peux ajouter qu'en ce moment je collabore avec David Harvey, un géographe bien connu dans le domaine des communs urbains, notamment pour sa thèse de l'accumulation par dépossession. Nous sommes conjointement commissaires d’une exposition dans le cadre de la Biennale d'architecture de Chicago qui sera lancée la semaine prochaine. Il s'agit précisément de Barcelone et d’un projet dont je parlerais, la Foire de Montjuic, ainsi que de la nouvelle plate-forme dans laquelle je suis impliqué, qui s'appelle la Fira o la vida (La Foire ou la vie). Cette exposition s'intitule Red Carpets, Alfombras Rojas (Tapis rouges) et sa thèse principale est que le capitalisme mondial, dit de libre marché, est en fait fortement subventionné et soutenu par les infrastructures publiques. Et bien que nous l'appelions capitalisme global, ces infrastructures publiques ont une emprise locale comme le port, l'aéroport, la zone franche, ou MercaBarna (le marché de gros de Barcelone, ndlr) et des entités très opaques comme la Chambre de Commerce ou Barcelona Tourismo, qui est une entité public-privé qui recueille toutes les taxes touristiques de Barcelone et les investit dans la promotion touristique de la ville. En d'autres termes, il s'agit de communs urbains qui sont au service du grand capital global qui porte atteinte à des villes comme Barcelone par des activités qui favorisent la pollution, le changement climatique, la crise climatique ou encore la spéculation, la gentrification et les attaques contre le droit au logement et le droit à la ville. Ces tapis rouges sont donc le thème principal de l'exposition et nous les illustrons à travers ce cas particulier qu'est la reconduction, par la mairesse Colau, de la cession de 27 ha de terrains publics très centraux, les terrains de la Foire de Montjuic, propriété municipale, à une entité très opaque et même antidémocratique comme la Foire de Barcelona qui se consacre à organiser de méga-évènements pour promouvoir l'industrie automobile. Par exemple, le Salon de l'automobile ou de la moto, dans la ville avec la plus forte densité de motos d'Europe. Ou encore le Barcelona Meeting Point, qui est un congrès du secteur immobilier au cours duquel des fonds d'investissement tels que Blackstone, qui font beaucoup de dégâts dans nos quartiers, ont la parole.

Ainsi, le conseil municipal, au cours de ce dernier mandat, a décidé de renouveler la cession de cet espace qui devait prendre fin en 2025. Il y avait assez de temps pour ouvrir un processus de réflexion et de débat sur ce que nous voulions faire avec ces hectares de terres municipales si centrales. Mais non seulement le Conseil a-t-il décidé de renouveler la cession, mais ils l’ont fait à très bas prix car la Foire de Barcelone ne paie que 2 centimes d'euros du mètre carré, ce qui équivaut à payer moins de 12 euros pour un appartement de 80 mètres carrés dans le centre de Barcelone. On ne sait pas jusqu’à quand est valable ce renouvellement, car l'accord n'a pas été publié. Il y a un manque de transparence. Et il y a en plus un investissement de 380 millions d'euros pour rénover l'ensemble du site qui est très obsolète et pour agrandir la partie du site qui se trouve dans la municipalité contiguë de L'Hospitalet. Barcelone n'a pourtant pas de déficit d'infrastructures pour accueillir des congrès, c’est au contraire l'un des plus grands centres mondiaux pour la tenue de ce genre d’événement. On peut citer en exemple le Mobile World Congress qui se tient annuellement à Barcelone.

Il y a, en revanche, un très grand déficit de logements abordables, de logements publics. Barcelone dispose d'un parc 10 fois plus petit que la médiane européenne et a besoin de toute urgence d'investissements importants et de politiques pour lutter contre la gentrification et développer le parc de logements abordables. Ce projet, appelé Fira Universe (Foire Univers), est en conséquence totalement contraire au bien commun et à la stratégie de lutte contre la gentrification que le gouvernement municipal tente de mettre en œuvre.

Cette histoire de la Foire de Barcelone et de la concession a une entreprise privée, vient en contradiction totale avec, à la fois le programme, et aussi certaines des politiques qui ont été mises en place depuis 4 ans. C'est à dire qu'il y a quand même eu des actions qui ont été menées contre les gros promoteurs, des actions qui ont été faites contre les banques, comment s'explique le fait que la Foire soit quelque chose à part ?

C'est une question très compliquée. Non seulement c'est une décision qui contredit d'autres politiques très positives et très révolutionnaires qui ont été mises en œuvre au cours de ce mandat, mais c'est aussi une décision qui va jusqu'à annuler, à contrecarrer les effets de ces politiques positives. Par exemple, deux des grandes innovations qui ont été faites pendant le premier mandat de Colau en matière de logement sont l'obligation pour les promoteurs privés de consacrer 30% de chaque nouveau développement ou grand projet dans toute la ville de Barcelone, au logement abordable. Il s'agit d'une réalisation historique pour Barcelone avec ses problèmes de logement abordable, qui a surgi grâce à la pression de mouvements de quartier tels que la PAH (Plataforma de los afectado.a.s por Hipoteca – Plateforme des affecté.e.s par Hypothèque), tels que le syndicat des locataires et d'autres. Selon les calculs, cela devrait permettre de fournir environ 350 logements abordables par an. Ce sont des logements abordables, mais ils ne sont pas publics. Il s'agit de résidences privées à prix réglementés, distribuées dans toute la ville. Dans le terrain de la Foire de Montjuic pourraient se placer entre 5000 et 10 000 logements. Pensons : combien de temps faudrait-il appliquer cette nouvelle mesure de 30% pour obtenir ce que nous aurions déjà dans ce champ de foire ?

D'autre part, une autre des compétences nouvelles importantes dont la mairie s'est dotée est celle du droit de premier refus, autrement dit, c'est la priorité qu’a la mairie lors de toute transaction immobilière entre deux particuliers, d’acheter la propriété en question pour le même prix. C'est un outil très important pour fournir des logements sociaux aux quartiers centraux où il n'y a pas d'espace de construction et où tout est consolidé. Ceci au lieu de construire de nouveaux bâtiments tous en périphérie, comme à Paris, ce qui serait une erreur car cela favorise la ségrégation spatiale. Cette priorité à la ville lors de transactions immobilières entre particuliers, est aussi un très bon outil de lutte contre la gentrification, car on peut ainsi doter les quartiers du centre-ville de logements publics. Nous devons nous demander de combien de décennies, de combien de milliards d'euros le conseil municipal aurait besoin pour acquérir 27 blocs de terrain comme ça en zone centrale. Il faut penser que ces 27 hectares de terrain équivalent à 21 patés de maison du quartier de l'Eixample. En d'autres termes, tout le quartier de la Barceloneta, où vivent 16.000 personnes, s'insérerait dans cette enceinte. Cette action contrecarre non seulement la lutte pour le droit à la ville ou le droit au logement, mais aussi la lutte contre le changement climatique ou la pollution, qui est l'un des problèmes les plus graves que connaisse Barcelone actuellement.

Barcelone est l’une des villes les plus polluées de l’Europe. Nous avons une densité de véhicules record pour le continent. A Londres, il y a 1200 voitures par kilomètre carré. A Paris, il y a 1500 voitures par kilomètre carré. A Madrid il y en a 3000 et à Barcelone il y en a 7000 sans compter les motos. En ce moment, le ISGlobal (Instituto de Salud Global – Institut de la Santé Globale) - un institut très réputé sur le plan scientifique - publie des chiffres qui montrent le nombre scandaleux de morts chaque année à Barcelone à cause de la pollution. La ville célèbre un jour par an la journée sans voiture où on coupe des artères importantes. Mais aussi, 10 jours par an le Salon de l'automobile dans des installations municipales, où viennent les grandes marques, où vient Volkswagen qui nous a menti avec le "Diesel Gate". Ils bénéficient d’un espace public pour promouvoir une industrie qui fait beaucoup de tort, non seulement à nous en tant que personnes, mais aussi à la planète. Cela est non seulement totalement contradictoire, mais annule toutes les avancées de la journée sans voiture, et même tout ce qu’on a pu avancer à travers la controverse sur les Supermanzanas del Poblenou auxquels nous avons consacré tant de pages de journaux.

L'influence culturelle hégémonique de ces congrès est très importante, la question de la Foire de Montjuic doit donc être abordée comme une question culturelle. C'est un défi pour [Joan Subirats], qui cherche à faire avancer le changement de modèle des politiques culturelles à Barcelone, à ouvrir l'accès à la production culturelle à de nouveaux collectifs qui n'ont pas été dans l'ombre du pouvoir. Tous les contenus des Foires, sont de la culture, ce sont des conférences, ce sont des expositions, ce sont des débats qui sont totalement a-critiques. Il s'agit d'une propagande où on ne donne pas aux citoyens un espace de réflexion et de débat sur les défis de l'avenir immédiat. On trompe les citoyens. On leur ment. Des informations cruciales leur sont occultées. Et ces événements sont vendus comme s'il s'agissait de moyens de consommation, de modèles de marchés touristiques ou d'automobile, mais ils sont contraires au bien commun.

Alors vous m'avez demandé, comment est-il possible qu'un conseil municipal aussi révolutionnaire puisse accepter cela ? Et non seulement il l'accepte, mais il en fait la promotion. Il y a eu d'autres situations, comme par exemple la privatisation du Vieux port, qui a eu lieu pendant le mandat de la mairesse actuelle, où le gouvernement municipal, après tout, avait peu à dire. Parce que le port, comme vous le savez, est la propriété de l'État espagnol, et non de la municipalité. Et d'autres encore, telles l'agrandissement de l'aéroport sous forme d’une nouvelle piste d’atterrissage sur de la mer que le président de la Foire de Barcelona exige aujourd'hui pour que Barcelone soit une ville de premier ordre. Pour amener plus de touristes, plus de congressistes.

Il faut savoir que la Foire de Barcelone attire deux millions de personnes par an. En avion ! Deux millions, c'est plus que la population de la ville. L'impact n'est pas mineur. Pendant les trois jours du Mobile World Congress à Barcelone, 109 000 personnes y assistent. 109 mille personnes qui se déplacent en voiture particulière, avec des chauffeurs, qui consomment de l'eau dans les hôtels, créent des déchets plastiques ... La demande hôtelière est tellement forte que pendant ces dates, vous ne pouvez pas trouver de chambre dans un hôtel à Barcelone. Ils saturent l'offre, c'est pourquoi ils font la promotion d'une offre hôtelière plus importante.

Enfin, la question que vous m'avez posée est très importante : comment un conseil municipal aussi révolutionnaire peut-il être derrière cette décision ? La réponse n'est pas facile, elle est complexe, d'autant plus que j'ai un attachement sentimental à cette plate-forme politique que j'ai contribué à faire germer et à laquelle, pour la voir gagner les élections, j'ai consacré beaucoup d'efforts. Je suis très déçu de cela. J'essaie toujours de ne pas répondre à cette question par ressentiment et frustration, mais positivement, de me demander comment éviter qu’une telle situation se reproduise à l'avenir. La réalité est qu'à Barcelone, il existe un réseau d'entités public-privé qui ont une gouvernance très opaque et un grand pouvoir d'influence sur les communs urbains publiques. Cela signifie que peu importe qui gagne les élections, ce réseau continue. Il est dans l'ombre et a beaucoup de pouvoir lorsqu'il s'agit de gérer ces biens communs. L'exemple de Joan Gaspart Solves, hôtelier très importante à Barcelone, est très clair. Il a survécu à tout le mandat de Colau à la tête de la Chambre de Commerce de Barcelone. Maintenant, grâce au fait qu’à la Chambre de commerce il y a eu des élections et qu'un groupe d'hommes d'affaires indépendantistes a gagné, ils l'ont fait sauter. Mais pour la question nationale, pas pour ce qu'il faisait. A Barcelona Tourismo, la mairie met beaucoup d'argent chaque année, je pense que c'est 4 millions d'euros. Plusieurs personnalités comme Joan Gaspart y ont été impliquées, sans que le conseil n'ait rien dit. Ce réseau d'entités public-privé sont dans les conseils d'administration de l'aéroport, le port, MercaBarna, la zone franche, et la Foire de Montjuic. Ce sont des espaces publics qui font l'objet de décisions très intéressées et opaques de la part d'entités privées. Je suppose que la faiblesse du gouvernement municipal dans le mandat précédent, seulement 11 conseillers sur 41, les a forcés à choisir les batailles. Ils ne pouvaient pas mener toutes les batailles en même temps. Ils ne pouvaient pas faire tabula rasa et recommencer à partir de 0. Il y a donc eu des luttes dans lesquelles ils ont décidé de ne pas s'engager. Mais, cette décision d'étendre la cession à la Foire de Montjuic jusqu'à une date inconnue, alors qu’elle devait se terminer en 2025, pour moi, ne peut se justifier de ce point de vue. Parce qu’il s’agissait d'ouvrir une nouvelle bataille, dans un espace où seul le conseil a le pouvoir de décision. Parce qu'ici, il n'y a pas d'État espagnol, pas de Generalitat (Le Conseil de région de Catalogne), pas d'autres institutions, c'est 100% municipal. L'explication est beaucoup plus triste. C'est une décision à court terme, et je l’expliquerai. Et c'est une très mauvaise décision, très injuste. C'est une imposition antidémocratique et une erreur stratégique. Elle a été prise en février 2019 face à la menace que pendant le Mobile World Congress il y aurait, ou qu’il pourrait y avoir, comme en 2018, une grève du métro. En 2018, la mairesse a dû faire face à un scandale médiatique qui a provoqué un énorme incendie pour le gouvernement municipal. Les journaux ont accusé la mairesse de ne pas vouloir du Mobile World Congress, de ne pas défendre l'économie, de ne pas savoir comment résoudre ou gérer une crise avec le syndicat de TMB (Transports Metropolitans de Barcelona - l’entreprise de transport métropolitain de Barcelone). Ce fut une crise très douloureuse pour le gouvernement municipal. En 2019, deux semaines avant ce congrès, il y avait encore une fois une menace de grève au TMB, la compagnie municipale de transport public. Et en fait, il y a bien eu une grève pendant le Mobile World Congress, mais il n'y a eu aucune manchette dans les journaux. C'est passé complètement inaperçu. Il n'y a pas eu de scandale. Pour une raison : deux semaines avant le Mobile World Congress, la mairesse et le président de la Generalitat, la mairesse de l'Hospitalet, l'agglomération métropolitaine de Barcelone, la Diputació de Barcelona, la Chambre de Commerce et la Foire de Barcelone ont fait une annonce publique disant vouloir investir 380 millions d'euros pour étendre le parc des expositions de L’Hospitalet et rénover celui de Montjuic, selon un projet très mystérieux que personne ne connaît parce qu’il n’a pas été rendu public. Dans l'annonce signé par les institutions, il est mentionné que le projet s'appelle Fira Universe. Nous ne savons pas jusqu'à quand cela signifie un renouvellement du contrat. Grâce à cette décision, Jordi Martí Grau, le gérant municipal, a réussi en deux semaines à éviter un scandale, un incendie autour du Mobile World Congress. C'est-à-dire qu'il s'agit d'une décision prise pour éviter quelque chose qui aurait pu se produire dans les 15 jours mais dont les conséquences peuvent s’étendre jusqu’en 2050.

Et il n’est pas possible de revenir sur cet accord?

Si, pour renouveler la cession de facto, il faut un vote de l'assemblée plénière municipale l'approuvant. Cela, pour le moment, n’a pas encore eut lieu. Si cela est proposé à l’assemblée municipale maintenant, avec l'équilibre des pouvoirs au sein du conseil, cela sera sûrement approuvé. Tous les partis qui sont actuellement élu à la plénière municipale sont en faveur de ce renouvellement. Le seul qui s'y opposait était la CUP(Candidatura d'Unitat popular - Parti anti-capitaliste et indépendantiste catalan, ndlr) qui ne fait plus partie maintenant de la plénière municipale. Il faut se rappeler que le dernier accord a été conclue par le maire Trias et remonte à décembre 2014. Il a été approuvé en plénière municipale à la majorité pour une période de 11 ans, jusqu'en décembre 2025. Pour prolonger ce délai, on a besoin d'un autre vote. Il y a actuellement un accord, un texte, signé par toutes ces institutions, disant que 380 millions seront investis dans la rénovation du site et qu'il sera inauguré en 2028, à l'occasion du centenaire de l'Exposition universelle de 1928 (1929, ndlr) qui a eu lieu à Barcelone et qui est à l'origine de cette enceinte.

Vous avez utilisé le terme antidémocratique. Cela m’intéresse de développer un peu ce sujet, parce que la décision a été prise, j'imagine, au sein du gouvernement municipal. N'y a-t-il pas de discussion? N'y a-t-il pas de possibilité de débat au sein du gouvernement municipal sur ce type de décision ?

Pendant que je travaillais à l'intérieur de la mairie en tant que responsable de la stratégie contre la gentrification, j'ai passé une année entière à me battre en interne, sans rien dire dehors. J'ai parlé à des gens comme la conseillère de district, aux responsables du logement, aux responsables d'économie, essayant de mettre cette question sur la table, pour que cela ne se produise pas. Je savais déjà que c'était en train d'arriver. Ce que j'ai même trouvé était un projet beaucoup plus laid que le projet l’est peut-être en ce moment. Il s'agissait d'un projet de privatisation, de construction de logements privés pour rembourser la dette que la Foire de Barcelona a acquis en 2007 lors de la construction du nouveau parc des expositions de L'Hospitalet. Il y avait une dette de 250 millions d'euros qui devait être payée par la privatisation des terrains et la construction de logements privés, comme ce qui se fait toujours en Espagne. J'ai donc passé un an à me battre au sein de la mairie, mais je n'ai pas pu contrer ce que le gérent municipal faisait, et qui a convaincu la mairesse. Pendant ce temps, dans l'espace politique militant de Barcelone en Comú, il m'était totalement impossible d'ouvrir un débat. On ne pouvait pas débattre de cette question. Sur le plan personnel, beaucoup d'amis étaient d'accord avec moi, même des amis qui avaient beaucoup de pouvoir à la mairie, mais sur le plan collectif, cette question était anathème.

A un autre niveau de participation, on voit par exemple qu'il a été question de gentrification, les fameuses tables citoyennes sur la gentrification dans chaque quartier. Comment évaluez-vous ce type de socialisation et de tentative de faire un axe public commun?

Je pense qu'il y a eu des améliorations très honnêtes et très authentiques que vous décrivez. Je pense que les personnes en charge, par exemple, de la question du logement, ont fait des choses très importantes et nécessaires et ils l'ont fait du fond du cœur, avec authenticité. Il y a aussi des gens de l'urbanisme ou du logement qui sont contre ce projet. Mais cette situation s'explique par un manque de transversalité. Parmi les rares conversations que j'ai eues avec la mairesse à ce sujet, elle m'a dit : "La Foire ne relève pas du département d’urbanisme. Ce n'est pas de l'urbanisme, c'est de l'économie’. C'est comme dire que le Forum de la culture de 2004 n'est pas de l'urbanisme mais de la culture. Ce manque de vision holistique et complexe de la ville est pour moi à l'origine du problème.

Dans une interview que faite avec [Mayo Fuster], lors d'une des réunions des pro-communs, nous avons parlé de ce type de transversalité. Elle y dit que ce type d'organisme public, en lien avec des universités, essayait de faire quelque chose de transversal entre les départements du gouvernement municipal. Mais selon ce que tu me dis, c'est presque impossible ?

La transversalité n'existe pas. C'est une volonté authentique et honnête de beaucoup de gens de Barcelone en Comú et de beaucoup de gens qui travaillent à la mairie mais on est à des années-lumière de pouvoir ouvrir les fenêtres pour que l'air circule. Il existe un réseau d’officines très opaques qui ont beaucoup de pouvoir d'influence et qui ne nous expliquent pas ce qu'ils font. Donc, à partir d'en bas, on peut commencer à changer de petites choses, mais si l'on compare la proportion de ces nouveautés, de ces innovations, avec l'ampleur de ce réseau d’officines de pouvoir, qui passe par le gérant municipal, qui n'est plus un poste de gestion, mais un poste politique, la disproportion est écrasante. Je crois donc sincèrement à l'authenticité, à l'honnêteté de ce que Mayo Fuster vous a dit. J'ai travaillé avec elle pour essayer d'influencer le discours au Smart City Congress, qui est un événement qui a lieu à la Foire de Montjuic, afin de changer un peu le message au sein de l'école Smart City. Par exemple, nous avons misé pendant un an sur le thème "Right to the Smart City", droit à la ville intelligente. Faire converger l’approche du droit à la ville, avec celle de la Smart City, alors que ce sont normalement deux mondes qui ne se rencontrent pas. On n'a pas réussi. C'est demeuré un congrès mercantiliste où vont les grandes sociétés. Les 4 sujets que nous avons pu mettre en lien y étaient marginalisés et sont passés totalement inaperçus.

En même temps, il y a eu une assez bonne publication après ce congrès exposant cette approche que vous dites sur le droit à la ville. Mais c'était donc très minoritaire ?

C'était comme je vous le dis très honnête et de qualité, et intéressant, mais c'était tout à fait insignifiant comparé à l'impact sur le monde des grandes entreprises, leur pouvoir d'exposition à l'intérieur du Congrès, les conférences. En d'autres termes, les gens qui venaient de Corée du Sud n’étaient même pas au courant de ce que David Harvey proposait dans sa conférence, par exemple. C'est comme jouer avec la main gauche qui enracine une chose et la main droite qui fait le contraire.

Et si nous parlons, par exemple, de réunions comme Fearless Cities. Quel impact ce genre de rencontre peut-il avoir sur la politique municipale de Barcelone ?

Je crois beaucoup à l'esprit des Villes sans peur. Je crois que l'une des tâches importantes que Barcelone en Comú a développées, depuis son arrivée au gouvernement municipal, est de défendre le municipalisme à l'échelle internationale. À l'heure actuelle, comme vous le savez, nous sommes confrontés à une menace néo-fasciste dans le monde, en Europe, dans des pays très importants comme le Royaume-Uni, l’Italie, les États-Unis, le Brésil, vous savez de quoi je parle. Et en Espagne, bien sûr. D'une part, il existe tout un ensemble de forces politiques allant du droit néolibéral à la social-démocratie, qui semblent en conflit mais qui, en réalité, prônent les mêmes politiques économiques. Le Parti Socialiste de Catalogne, le PSC est absolument favorable à la privatisation de la Foire et souhaite y organiser une nouvelle exposition universelle. Hillary Clinton la social-démocratie, Pedro Sanchez - tous sont d'accord avec le Parti populaire, et le néolibéralisme. Ils semblent être en conflit, mais non. Ils s'entendent sur les politiques économiques. Ce sont des politiques économiques néolibérales qui génèrent beaucoup de méfaits et de douleur tant au niveau écologique, du changement climatique, de la pollution, de la prolifération des conteneurs maritimes, de la vente de marchandises à l'échelle planétaire, qu'au niveau social, du travail précaire, de la concentration de la richesse, etc. Les classes populaires ont ainsi ressenti une désaffection face à la gauche car elles estiment ne pas être défendues par cette gauche sociale démocrate, au point que d'anciens communistes français votent pour Le Pen. Ils passent à une autre force qui est en train d'émerger. L’une est libérale, l’autre est nationaliste, populiste, cette dernière blâme les immigrants et est contre la libéralisation économique. "Make America Great Again" dit Trump. Nous retournons à la classe ouvrière, aux emplois manufacturiers américains. C'est un mensonge. Cela n'arrivera pas, mais c'est une proposition qui accroche chez les gens. Alors, les gens se déplacent vers cette droite.

Au milieu de ces deux blocs, pro-mondialisation et anti-mondialisation, surgit une nouvelle proposition politique très importante qui est le municipalisme. C'est une proposition d'échelle internationaliste mais qui défend vraiment une transition de l'économie pour dépasser le capitalisme mondial et défendre le local. Le municipalisme c’est résoudre la contradiction du Glocal. penser globalement, agir localement. J’y croit beaucoup. Et Fearless Cities a beaucoup fait en ce sens pour transmettre et renforcer ce message au niveau international. Il a créé un réseau de villes qui est très important. Les villes sont la plus petite administration publique mais la plus proche de la citoyenneté. Elles sont donc les mieux placées pour lutter contre des phénomènes tels que la pollution ou la gentrification. Il est donc très important que des gouvernements si petits aient des capacités. Comment des administrations aussi minuscules peuvent-elles faire face à des menaces mondiales telles que le capitalisme ou le changement climatique ? La réponse est qu'elles peuvent le faire si elles forment des alliances de villes internationales. Cela est en train de se produire et beaucoup de choses ont été réalisées au cours de ce mandat de la mairie. J'ai beaucoup travaillé avec Londres, New York ou Paris. Nous avons fait un manifeste que la mairesse a lu à l'ONU, qui s'appelle "Cities For Adequate Housing". Vous pouvez le consulter, il est publié. C’est un exemple de la façon dont le municipalisme peut changer le message. C’est, avant tout, une bataille culturelle pour changer le cadre réglementaire de l'UE, pour changer certains manques de compétences et de ressources dont les villes ne disposent pas et dont elles ont besoin pour affronter certaines menaces. Pour moi, le municipalisme est très important et Fearless Cities a été très utile pour avancer.

En parlant de Fearless Cities entre autres choses, deux choses m’intéressent : Premièrement, y a-t-il quelque chose de positif qui a été fait pendant ces 4 années sur le plan de politiques vraiment actives et conséquentes ? Et aussi, au niveau culturel, qui me semble très important pour changer un peu le discours de l'intérieur. Ce qui semble être l'un des plus grands défis du passage de l'axe public-privé à l'axe public-commun, c'est le changement de mentalité, le changement de discours, mais aussi le changement des canaux pour rendre ces choses possibles. Je croyais que BeC avait commencé à mettre en place des canaux de communication entre le public et les communs. J'aimerais que vous fassiez le point là-dessus.

Je crois que la réponse est double : d’abord, au niveau quantitatif, si l'on tente de mesurer les effets de la nouvelle politique sur l'institution, c'est un échec retentissant. En ce moment à Barcelone, il y a plus de pollution, il y a plus de voitures, les prix du logement sont moins abordables, il y a plus d'expulsions, il y a plus de gentrification qu'il y a 5 ans. Il y a plus de tourisme, il y a plus de congrès, il y a plus de croisières. En d'autres termes, au niveau quantitatif, les bonnes choses que l'on a essayé de faire pour combattre les problèmes n'ont pas été suffisantes. Ce n'est pas la responsabilité de la municipalité. C'est parce que le cadre global se dégrade et aussi parce que les administrations publiques qui ont des pouvoirs, par exemple pour réguler les loyers, ou les ressources pour investir dans le logement social ne font rien, n'aident pas la municipalité, qui est très petite. Sur le plan quantitatif, les effets, le solde de cette entrée de la nouvelle politique dans les institutions est négatif. C'est très triste à dire, mais c'est vrai. Il ne s'agit pas d'une opinion subjective. C'est scientifique, quantifiable.

Toutefois, il y a un aspect très positif, et c'est aussi un aspect fondamental, et vous l'avez dit, c’est la question de la bataille culturelle. Ce qu’a réussi BeC en entrant dans l'institution, est de changer les termes du débat. Il y a cinq ou 6 ans, exprimer publiquement à Barcelone l'opinion que le tourisme de masse faisait mal aux quartiers c’était un tabou, c’était être contre l'économie, c’était être un communiste dépassé et c’était ne pas comprendre la réalité et le progrès. Il faut voir les polémiques comme celle du tramway de l’avenue Diagonal ou celle de la Supermanzana del Poblenou. C'était être un radical qui n'a pas les pieds sur terre. Aujourd’hui, en revanche, le consensus hégémonique et l'opinion des gens sur, par exemple, le sujet du logement est qu’il s’agit de l’enjeu principal d’inquiétude des citoyens, qu'il faut dresser des politiques publiques du logement et que l'accès au logement ne peut être confié au marché privé. Le marché privé fait échec lorsqu’il s’agit de garantir cet accès à la majorité de la population. En outre, le consensus selon lequel il existe une urgence climatique et qu'il est nécessaire d'agir avec des politiques écologiques s'est beaucoup élargi. La pollution doit être combattue. Le véhicule privé ne peut pas être le centre de la rue. C'est un changement dans du sens commun qui s’est déplacé vers la gauche. Et c'est très important parce que, quel que soit celui qui gouverne à l'avenir, ce sera de plus en plus difficile de développer des politiques sans tenir compte de l’avis des citoyens.

De plus, ce gouvernement municipal s’est impliqué dans des questions qui ne relèvent pas de la compétence des municipalités, comme la question de l'énergie, la question de la santé, etc.

Joan Subirats le dit très bien. Le gouvernement municipal a non seulement des compétences, mais doit aussi avoir des compétences responsabilités. En d'autres termes, bien que la crise des réfugiés ne relève pas de la compétence des municipalités, la politique municipale doit se positionner pour donner une réponse. Et les villes réagissent beaucoup mieux que les organismes supra-municipaux tels que les États ou l'UE. Peu importe donc quelles sont les compétences, ce qui compte ce sont les responsabilités. Cela me préoccupe que des gens se noient en Méditerranée, qu'il y ait une crise climatique, qu'il y ait une financiarisation de l'économie, etc.

La coopération avec d'autres villes sur ces questions sera dorénavant importante, pour contrer AirBnB, et aussi pour les immigrés.

En effet. Il y a eu des avancés très importantes, je vous le dis, non pas au niveau quantitatif, qu'il y a eu une régression, mais au niveau des discours, du changement des mentalités, de la conscience citoyenne.

Et si nous parlons maintenant de ce qui est à venir, des perspectives. Ce que vous dites, c'est que nous sommes dans une quasi-impossibilité de changer de direction. Au sein du nouveau municipalisme, selon Harvey, puis repris par d'autres, comme le montre notre [Atlas des Communs urbains], quand on parle de Barcelone ou de Milan, il se passent des choses très différentes. A Barcelone, il y a justement une prise de l'institution qui fait plus penser au nouveau municipalisme, au potentiel nouveau municipalisme, que simplement à gérer des communs urbains. Ici à Barcelone, il existe dans le département de participation, une relation avec les associations de quartier pour gérer certains communs urbains. Mais par rapport à l'entrée dans les institutions, ce que je comprends de ce que tu dis, c’est que l’axe privé-public est si fort que ce n’est pas possible?

Je n'aurais jamais prononcé cette phrase.

Mais alors quand quand on essaye de voir les défis et les possibilités comment est-ce possible de changer ça ? On a parlé de l'aspect culturel, c'est une chose, mais le reste ?

Nous sommes entrés dans l'institution avec le cri "si, se puede" (Oui, c’est possible), qui vient un peu de "Yes we can". Le fait que nous n’ayons pas pu jusqu'à présent ne signifie pas qu'on ne pourra pas le faire à l'avenir. Je suis profondément optimiste. Comme disait Gramsci, "le pessimisme de l'intelligence et l'optimisme de la volonté". Je crois qu'on peut faire beaucoup de choses. Nous devons apprendre de nos erreurs, nous devons pouvoir mener des débats internes sur ce qui a été mal fait et ce qui a été bien fait et ce qui reste à faire. Reconnaître les forces qui existent, les contradictions et être capable de voir où des mesures n’ont pas encore été prises, et où des mesures ont été prises dans la mauvaise direction. C'est très important. Donc, je crois que lorsque BeC est entré à l'hôtel de ville, ça a été une révolution historique. Le fait qu'une militante occupe le siège de mairesse, la première femme, la première personne de classe défavorisée, et de surcroît une personne que nous connaissions tous dans des situations très peu institutionnelles, comme lorsque qu’elle se fait emmener par la police. Cette entrée était si révolutionnaire, si historique, qu'elle a eu un effet négatif sur l'ADN révolutionnaire de Barcelone. Barcelone est, comme vous le savez, une ville très rebelle. Ce n'est pas nouveau, ça fait des centaines d’années. Elle a été la capitale de l'anarchisme. C'est une ville où d'importantes luttes sociales se sont déroulées. Elle a une charpente, un tissu, très vieillot. Les associations de quartier avaient des relations très clientélistes avec la mairie sociale-démocrate. Depuis les luttes du début du XXIe siècle, les luttes contre la guerre du Golfe et le Non à la guerre, l'altermondialisme ou le 15M, un tissu militant très puissant s'est régénéré. Très puissant par ses intentions, ses ambitions, mais aussi par sa capacité de comprendre le monde et de proposer des alternatives. Il y avait beaucoup de rigueur, beaucoup de niveau. L'entrée de BeC dans l'institution désactive soudainement de nombreux espaces sociaux et de quartier à diverses échelles et pour diverses raisons. Parce que beaucoup de gens qui étaient dans ces plateformes, ces associations et mouvements, entrent dans BeC et entrent à la mairie. Des personnes issues de luttes pour l'eau, pour le logement, etc. entrent à la mairie. Alors ils affaiblissent la rue. Et d'autre part aussi, le fait qu'Ada Colau soit dans l'institution désactive la confrontation Rue / institution. "Nous n'allons pas nous chamailler avec Ada Colau. » "Aidons-la un pour qu’elle fasse quelque chose. "Si on s'en prend à elle maintenant, on fait quelque chose de mal ». C'est quelque chose qui pendant ces 4 années a eu de graves conséquences pour le mouvement, pour cette Barcelone rebelle. Ainsi, tout comme la ville a d'un réseau d'entités public-privé, elle a aussi un réseau de mouvements sociaux qui agissent entre eux. Par exemple, la plate-forme La Fira o La Vida a déjà réuni 60 mouvements très divers qui sont à l'échelle de la ville, à l'échelle des quartiers, de la PAH, le syndicat des locataires, de Ecologistas en acción, la plate-forme pour la qualité de l'air, la Confédération des quartiers de Catalogne. En d'autres termes, des mouvements très différents qui traitent de questions aussi diverses que le logement, l'économie, l'écologie, la culture et la démocratie. Et ce réseau, qui avait été fragilisé durant ces 4 années, a été désarticulé. Mais maintenant, nous avons de nouveau grandi. Maintenant qu'Ada Colau a conclu une entente avec le PSC (Parti socialiste catalan), il y a de nombreuses situations comme celle de l'Ermitage, où les gens n’ont plus les yeux bandés. On commence à oser affronter dialectiquement la mairesse, qui n'est plus la militante, mais la mairesse et qui fait mal des choses. Il y a des luttes dans lesquelles cela peut être dit à haute voix. Il y a des assemblées où les gens n'ont plus peur, n'ont plus honte ou n’hésitent pas à le dire. C'est très sain pour la démocratie. Il est très important qu'il y ait cette tension entre la rue et l'institution. Parce que, tout comme l'institution subit de très fortes pressions de la part des lobbies, l'institution a besoin également de subir de très fortes pressions de la part de la rue. Sinon, elle va sur du côté des lobbies. Ce n'est pas une mauvaise chose, c'est une bonne tradition.

Une réflexion à ce sujet. En parlant avec les gens d'ici, on dit qu’il semble plus facile pour les gens de gauche en général de s'affronter que de construire quelque chose ensemble.

Oui, précisément dans cet ADN dont je parlais, qui est né au début du 21ème siècle, de l'altermondialisme, du mouvement Non à la guerre, du 15M. Ce qu'il y a de puissant dans cette nouvelle vague d'activisme qui a rajeuni les associations clientélistes de quartier, c'est qu'elles sont non seulement très puissantes dans la proposition, mais aussi très puissantes dans la protestation. Il en existe des exemples emblématiques. Par exemple, le conflit entre le CAP du Raval Nord (Centro de atención primaria - Centre de première attention) et le musée MACBA. Les alternatives que les mouvements sociaux proposent d'en bas sont beaucoup plus rigoureuses que les propositions qui viennent des institutions. Ou, par exemple, à la Via Laetana N°10, qui est un immense bâtiment appartenant à la municipalité à l'épicentre de la zone de gentrification, en 2016 le conseiller municipal Jaume Collboni a voulu créer un centre pour entrepreneurs numériques. Les mouvements de base se sont organisés pour exiger que de ce bâtiment on fasse 170 logements sociaux. Ils ont fait des plans, des esquisses… Bref, il y a eu une proposition ! La plate-forme La Fira o la Vida, a une proposition alternative à l’enceinte de foire. Il s’agit d’un quartier ouvert conçu pour accueillir des milliers de logements sociaux, des installations de proximité et des lieux productifs. C'est une protestation, mais c'est aussi une proposition. Et c'est très important.

Cette culture, cet ADN, dont vous avez parlé, était à la fois positif pour BeC, mais en même temps il y restait que "l'Etat et nous, n’avons rien à voir l’un avec l’autre". Les habitants des quartiers avec leurs habitudes d'organisation, à travers les coopératives par exemple, constatent que d'un jour à l'autre vient une mairesse qui dit "la proposition doit passer par tel canal ». Nous avons étudié des exemples forts d'organisation tels que la Coopérative intégrale de Catalogne qui refuse toute sorte de lien avec une entité publique.

En effet, ce que vous dites est un aspect très important. J'en ai fait l'expérience de première main. Ce n'est pas quelque chose de nouveau. Pendant la guerre civile espagnole, la gauche s’entretuait ici à Barcelone entre communistes et anarchistes et trotskystes, tandis que Franco avançait. Rien de neuf. En fait, ce qui s'est aggravé à Barcelone au Comú, c'est que le poids du courant Iniciativa en son sein a augmenté. Iniciativa est une force beaucoup plus stalinienne, beaucoup plus verticale. Et la partie plus libertaire, venant du côté d'Ada Colau, a perdu l’équilibre. Et encore davantage avec l'entrée du PSC au gouvernement. Et il est vrai qu'il y a encore beaucoup d'affrontements à Barcelone entre les différentes gauches, ce qui est très douloureux - et entre-temps la droite regarde ça avec le sourire en mangeant du popcorn. Je pense que cette confrontation tient au fait que le bloc le plus communiste, le plus stalinien distingue très clairement entre le public et le privé. C'est leur obsession, cette distinction entre le public et le privé. D'un autre côté, le bloc trotskyste le plus libertaire, le plus anarchiste, comme vous voulez l'appeler, ne fait pas tant de distinction entre le public et le privé, mais entre le grand et le petit. C'est-à-dire que le public peut aussi être totalitaire, il peut être tyrannique. D'autre part, il y a des initiatives qui ne sont pas gouvernementales mais qui ne sont pas non plus lucratives, comme les coopératives, comme certains projets scolaires, comme certaines entreprises de consommation responsable qui ne sont pas gouvernementales mais qui sont plus démocratiques, plus justes, plus durables. Chez cette tendance, la confiance envers le secteur public n'est pas si forte. Le public peut aussi être mauvais. En fait, à Barcelone, l'architecture institutionnelle dans de nombreux domaines est conçue de telle sorte que le public, qui est très grand et très puissant, favorise les intérêts privés, comme nous l'avons dit avec les lobbies qui agissent au sein des institutions. Il y a donc cette tension.

Je pense qu'à l'heure actuelle, l'activisme à Barcelone comporte trois menaces majeures. En d'autres termes, il existe de nombreux mouvements sociaux qui, de manière bien intentionnée, ont trois problèmes, trois malentendus, trois confusions. L'un d'eux serait le populisme végétal. Nous l'avons vu par exemple à Gracia avec "Salvem l’alzina", nous le voyons à Vallcarca avec le nouveau plan. Les gens confondent ce qui est écologique avec ce qui est tout simplement vert. Par exemple, un terrain de golf est vert, mais il n'est pas écologique. Par contre, une ligne de chemin de fer est très grise, elle n'est pas verte du tout, mais elle est très écologique. Il confond le vert avec l'écologique. Mario Gaviria a également appelé cela l'idéologie de la chlorophylle. Et c'est très répandu au sein des mouvements sociaux de base. Ils veulent une ville plus verte, tout le monde préfère avoir un parc, un jardin devant leur maison, plutôt qu'un bloc de logements sociaux. Certaines situations génèrent donc beaucoup d'affrontements au sein de la gauche. On dit "vous construisez... un espace public". Créer des logements sociaux pour les familles expulsées pour incapacité de payer leur hypothèque. Ils ont une phobie de la brique. La brique n'est que spéculation. Mais les briques sont utilisées pour construire des hôpitaux publics, des écoles publiques et des logements sociaux. Cette confusion doit être dissipée car elle génère de nombreux malentendus. Deuxièmement, le patrimoine minéral, c'est qu'il y a souvent un attachement voisin pour l'ancien, pour les maisons de la rue Encarnación, qui sont de petites maisons de quartier authentique. Et pas à cause du bloc qu'ils veulent faire ici à la place de ces petites maisons. En vérité, ce ne sont pas des petites maisons, bien qu'on les appelle comme ça. Ce sont des petits palais qui, une fois rénovés, ne peuvent être achetés que par un riche. Ils ne sont pas donnés aux habitants du quartier. De plus, il est nécessaire de faire comprendre aux gens qu'entre les modèles de Venise et de Naples dans leur rapport au patrimoine, nous sommes beaucoup plus intéressés par celui de Naples. C'est une ville avec beaucoup de patrimoine mais avec une relation beaucoup plus fluide et perméable avec ce patrimoine. Il y a des petites culottes accrochées devant les chapiteaux. A Venise, en revanche, c'est la taxidermie. C'est comme un animal desséché aux yeux de cristal. La pierre, le minéral, est préservée, mais le patrimoine intangible, le tissu social qui l'habite, disparaît. C'est aussi un très grand danger à Barcelone. Il existe des pouvoirs municipaux pour protéger le patrimoine minéral. Mais il y a très peu d'outils pour empêcher la gentrification de ce patrimoine, et que l’on fasse un hôtel en respectant parfaitement l'ancien bâtiment mais en le vidant des habitants. Ce patrimoine intangible des quartiers est également très important. C'est un problème culturel qui doit être combattu dans les assemblées, dans les manifestations, dans les rues.

Le troisième problème est le plus douloureux de tous, c'est l'activisme antisocial. C'est un type d'activisme qui est souvent bien intentionné et qui est le produit de l’inconscience. Au sein du sujet ‘voisin » - "Les voisins voulons je ne sais quoi", "Les voisins voulons je ne sais pas combien" - la diversité idéologique des voisins n'est pas reconnue, il y a des voisins populistes et des voisins néo-facistes. Surtout, il n'y a pas de reconnaissance d'un conflit très ardent à Barcelone qui n'est pas tant un conflit de classes qu'un conflit de générations. Il y a un conflit générationnel entre les personnes âgées et les jeunes. Parce que depuis de nombreuses années, les politiques de logement ont encouragé l'achat d'hypothèques. Ainsi, nous avons toute une couche générationnelle qui peut être de classe inférieure mais qui a eu accès à la propriété. D'autre part, 80% des jeunes de moins de 30 ans ne peuvent s'émanciper de la maison de leurs parents ou sont des locataires précaires, sous-traitants, sous-locataires. Il y a un conflit entre les propriétaires et les locataires. Si maintenant, en tant que gouvernement municipal, j'investis 10 millions d'euros pour sauver les maisons de la rue Encarnación et faire un très beau jardin et des équipements municipaux, automatiquement la valeur des propriétés environnantes augmente. Ainsi, les voisins activistes qui sont propriétaires en profitent, mais en revanche, le prix du loyer des maisons qui sont là devient aussi plus cher et certains jeunes locataires devront aller ailleurs. Il y a beaucoup de revendications d’habitants de quartiers qui finissent par avoir un effet de gentrification parce qu'elles favorisent les propriétaires et ne prennent pas en compte les locataires. Par exemple, au cours de ce mandat il y a eu 2 requalifications urbaines majeures dans la montagne Montjuic. L'un est le quartier de La Satalia qui est au-dessus de Poble Sec et l'autre est La Font de la Guatlla, qui est de l'autre côté de Foire Montjuic. La première requalification, faite à l'époque du maire Trias, a touché toute une zone qui a été expropriée et dérivée. De très jolies maisons qui étaient en danger. A l'époque de Trias, il a été décidé de requalifier la zone et non de la dériver. Ainsi, le lendemain de la requalification, la valeur de ces propriétés a été multipliée. Elle a explosé. Puis, certains des militants du quartier qui se battaient pour sauver le quartier de la dérive sont soudain devenus multimillionnaires. Par exemple, Ana Menéndez, présidente de la Fédération des associations de quartier de Barcelone, militante qui est devenue multimillionnaire à la suite de sa lutte. D'autre part, il y a eu une requalification d'un quartier voisin pendant le mandat d'Ada Colau. Tout cela a été reconnu. Nous n'allions plus exproprier et dériver le quartier. Nous reconnaissons que vous êtes ici. Mais cette requalification, cette reconnaissance impliquait automatiquement que toutes ces maisons étaient protégées à un prix réglementé. Ainsi, vous sauvez les propriétaires qui n'ont plus à partir et leurs maisons ne sont pas dérivés, mais vous sauvez aussi les locataires qui continuent à avoir des prix abordables et le quartier ne se gentrifie pas. C'est un exemple d’urbanisme qui démontre que si l'activisme n’est pas conscient que toute amélioration urbaine complique grandement la vie de ceux qui ne sont pas propriétaires des locataires, peut être antisocial.

Très intéressant, pour conclure, en prenant par exemple la Fira o la Vida, comment voyez-vous la communication avec l'entité publique? Y a-t-il une possibilité de progrès dans le débat et, idéalement, un changement de politique ?

C'est très facile : le 23 juin, les militants de la plateforme la Fira o la vida, nous somme réunis à la mairie, environ 5 personnes de la plateforme, avec Janet Sanz qui est la responsable de l'urbanisme, Marc Serra responsable de la participation mais aussi le conseiller du quartier de Sants Montjuic, d’autres responsables du logement, Lucia Martin, et une série de responsables de la mairie, et nous leur avons présenté plusieurs points. Il y a eu plusieurs accords. Le premier est que nous avons exigé que le gouvernement municipal rende public le document de mission. Le document en vigueur actuellement, à partir de l'époque de Trias, qui dure jusqu'en 2025 et indique les conditions, les prix, les termes de ce contrat. Jusqu'à présent, ce n'est pas public. Ils nous ont dit qu'ils le rendraient public. Ce n'est pas encore arrivé. Nous sommes au seuil de la transparence parce qu'à l'heure actuelle, même s'ils nous ont dit que oui, ils ne l'ont pas fait. Ensuite, nous leur avons dit de rendre public le projet Fira Universe, qui est mentionné dans un accord institutionnel mais qui n'a pas été dévoilée. Nous n'avons pas vu les esquisses, les plans, combien de mètres pour le logement, combien de mètres pour les congrès. On ne sait pas ce qu'ils veulent faire. Ils nous ont dit qu'ils allaient aussi le rendre public et cela ne s'est pas encore produit. Ensuite, nous avons exigé l'interruption de ce projet de cession et de rénovation, qui, comme je l'ai dit précédemment, n'est toujours pas terminé parce qu'il doit encore être voté en plénière. Qu'il soit interrompu et qu'un processus participatif transparent soit ouvert avec les citoyens. Ils nous ont dit que cela devrait se faire. Nous devons leur donner du temps parce que cela ne se fait pas du jour au lendemain, mais nous verrons. Et nous avons également demandé à la mairesse de réagir à toutes les demandes présentées par la plateforme depuis le 30 mai. Comme aucun conseiller municipal de Barcelona en Comú ne nous a répondu, pas plus qu'elle, dans les réseaux sociaux, nous avons fait une lettre officielle signée par les entités qui composent la Fira o La Vida et nous l’avons remise formellement à la mairie. Une lettre adressée à la mairesse avec ces demandes. Elle ne nous a pas encore répondu. Nous voulons une déclaration publique de la mairesse qui se positionne sur cet endroit. Nous pensons que cette déclaration serait très utile pour ouvrir le débat aux citoyens. La première chose que nous voulons, c'est ouvrir un débat démocratique au sein duquel nous nous positionnerons en faveur de l’idée que cet endroit cesse d'être une enceinte fermée pour devenir un quartier ouvert, diversifié et abordable. Mais même si nous perdons dans le débat et qu'à la fin, les gens préfèrent Blackstone et Volkswagen, c’est parfait. La première chose que nous voulons, c'est que ce débat soit ouvert et que les décisions ne soient pas prises dans l'ombre des officines. Une déclaration de la mairesse serait donc très utile. Parce que les médias, les grands journaux ne nous aident pas du tout. Par exemple, j'ai écrit un article expliquant tout cela sur la Foire pour un journal, El Periódico de Catalunya, dans lequel j'écris habituellement. Et ils ont répondu qu'ils ne pouvaient pas le publier parce qu'ils avaient beaucoup de travail sur la question de l'indépendance. J'ai donc dû le publier dans un autre média, La Directa, qui est un média beaucoup plus social, mais avec beaucoup moins de projection. Et cet été, El Periódico a demandé à Jaume Palomera, le porte-parole du syndicat des locataires, un article sur la situation du logement. Jaime Palomera m'a très gentiment proposé qu’on écrive ensemble l'article sur la Foire de Montjuic pour qu’il soit publié en août dans le journal. Eh bien, nous avons écrit l'article qui a été commandé par le journal et ils ne l'ont pas publié. En d'autres termes, les médias ont très peur de la Foire de Barcelona, de la Chambre de Commerce. Comme je l’ai dit, lors du Mobile World Congress 2019, il y a eu une grève du métro qui n'a été rapporté dans aucun journal, qui n'est pas par exemple paru dans la Vanguardia.

Eh bien, avez-vous quelque chose à ajouter sur votre vision de l'avenir ?

Je suis très optimiste. Aujourd'hui, il se passe quelque chose de très beau sur de nombreux fronts. Par exemple, je pense que l'apparition des syndicats de locataires est l'une des meilleures choses qui soient arrivées à Barcelone depuis de nombreuses années. Ce sont de très jeunes gens, très bien préparés, des universitaires, des doctorants, il y a beaucoup de visages, pas seulement Jaume Palomera. Il y a aussi beaucoup de jeunes femmes qui expriment des idées très censées et les mettent en avant. Il y se passent des choses sur les problèmes de pollution et d'écologie. Maintenant nous avons cette grève mondiale le 27 septembre et il y a beaucoup d'organisations de base à Barcelone, Youth for Climate, Fridays for Future, Extinction Rebellion, il y a la plate-forme pour la qualité de l'air. De nouvelles organisations émergent comme Eixample Respira qui luttent contre l'automobile et la pollution. Il y a beaucoup d'activités. La plate-forme citoyenne la Fira o la Vida fait mardi prochain, le 17 (septembre ndlr), sa première assemblée ouverte avec toutes les entités qui l'ont soutenu, à la Lleialtat Santsenca à Sants. Et on débattra au sujet de cinq grands fronts, à savoir le logement, l'économie, l'écologie, la culture et la démocratie. Il y aura des militants des plates-formes et des entités qui travaillent sur ces fronts autour du site de cette enceinte. Pour moi, c'est une chose positive qui se produit et qui me donne confiance en l'avenir. Tant qu'il y aura des citoyens, une société civile organisée qui soulève des questions importantes de façon sérieuse et qui s'organise et se mobilise - pour moi, c'est la solution de l'avenir. Et c’est en train de se faire. Barcelone n’est pas morte. Ce n’est pas fini. Au contraire, ça resurgit. Ça revit.

Merci beaucoup.


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Entrevue avec David Bravo, architecte barcelonais. Ancien conseiller en charge de la lutte contre la gentrification de la Mairie de Barcelone. Membre du collectif La Fira o la Vida.


Métadonnées

Auteur(s) AMBROSI Alain
Date de création 2020/09/13
Date de publication 2020/02/17
Langue du contenu FR, ES
Pays Espagne
Média Article